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La Tunisie n’a pas de pétrodollars… Elle a mieux!!!

Par MUSTAPHA MACHAT

UniversNews (EDITO) – Pas de F-35. Pas de vingt-quatre milliards de dollars à signer d’un trait de plume. Pas de pétrole à transformer en gratte-ciel ou en clubs de football. La Tunisie n’a rien de tout cela. Et c’est peut-être une chance.

Depuis le 14 janvier 2011, le pays a traversé une décennie et demie de tumulte : instabilité politique, crises économiques, promesses non tenues, institutions fragilisées, une jeunesse qui a parfois préféré la mer à l’avenir qu’on lui proposait chez elle. On a beaucoup parlé de ce que la Tunisie avait perdu. On a moins parlé de ce qu’elle n’a jamais cessé de posséder.

Car pendant que d’autres pays de la région achetaient des armées entières sans jamais interroger la valeur du travail, la Tunisie, elle, a continué à produire des ingénieurs, des médecins, des chercheurs, des artisans, des entrepreneurs. Discrètement. Sans pétrodollars pour les vernir de prestige, sans campagnes de communication pour les célébrer. Simplement parce que le génie tunisien ne s’est jamais acheté : il s’est transmis, dans les écoles publiques, dans les ateliers, dans les universités, dans les cuisines et les garages où l’on répare ce qu’on n’a pas les moyens de remplacer.

C’est là toute la différence entre la richesse et la puissance. Une monarchie du Golfe peut acquérir la technologie la plus sophistiquée du monde et rester incapable de la faire fonctionner durablement, faute de culture institutionnelle, de rigueur, de patriotisme réel. La Tunisie, elle, n’a jamais eu le luxe de cette illusion. Elle n’a jamais pu se raconter qu’un chéquier suffirait. Elle a dû apprendre, patiemment, à faire avec ce qu’elle a.

L’adversité, plus que l’aisance, forge la solidarité d’un peuple. La Tunisie post-14 janvier a connu son lot d’épreuves. Mais l’épreuve, contrairement au pétrole, ne s’achète pas. Elle se traverse. Et elle laisse, chez les peuples qui savent en tirer une leçon, une capacité de résilience que l’argent ne fabrique jamais.

Le vrai patriotisme tunisien ne se lit pas dans un défilé militaire ni dans un contrat d’armement. Il se lit dans l’ingénieur tunisien qui brille à l’étranger et qui, un jour, revient. Dans l’entrepreneur qui monte sa start-up avec trois fois moins de moyens que ses concurrents et qui réussit quand même. Dans l’enseignant qui continue de former des générations malgré des salaires modestes. Dans le fonctionnaire qui refuse la facilité de la corruption. Dans le jeune du Kef ou de Gafsa qui invente une solution avec les moyens du bord parce que personne ne lui a offert d’alternative.

Mais ce génie tunisien, on a aussi tout fait pour l’étouffer. Car il existe une autre vérité que l’on préfère parfois taire : l’école tunisienne, ce sanctuaire du savoir qui a longtemps fait la fierté du pays depuis Bourguiba, a payé le prix fort de la décennie post-2011. Les « Frères musulmans », sous leurs différentes étiquettes locales, n’ont pas seulement échoué à gouverner. Ils ont activement participé à la dégradation d’un système éducatif qui constituait pourtant le socle même de ce génie national.

Programmes vidés de leur substance, enseignants découragés, infrastructures scolaires laissées à l’abandon pendant que d’autres priorités — idéologiques, clientélistes — happaient les budgets et l’attention. Une génération entière a grandi dans cette érosion silencieuse, pendant que les discours triomphalistes masquaient le recul réel du niveau, la fuite des meilleurs enseignants, la désertion progressive de l’école publique par les familles qui en avaient les moyens.

Détruire une école, ce n’est pas seulement fermer des salles de classe. C’est saboter la seule usine qui produit, sans pétrole ni pétrodollars, le véritable capital d’une nation. C’est s’attaquer à ce qui a toujours fait de l’école tunisienne bien plus qu’un simple lieu d’apprentissage : son plus puissant ascenseur social. Car c’est elle, et elle seule, qui a permis à des générations d’enfants d’ouvriers, de paysans et de familles modestes de devenir médecins, ingénieurs, professeurs ou chefs d’entreprise. Un peuple que l’on prive d’école bien faite est un peuple que l’on prive de son avenir — et de cette promesse fondamentale que la réussite s’obtient par le mérite et le travail, non par la naissance ou la fortune.

Et pourtant, malgré ce sabotage, malgré ces années perdues, le génie tunisien a continué à percer. Preuve, s’il en fallait une, que ce qui a été bâti par des générations de bourguibistes convaincus de la valeur de l’instruction ne se détruit pas en une décennie, même par les forces les plus déterminées à l’affaiblir.

Ce génie-là ne figure sur aucun catalogue d’armement américain. Il ne se commande pas à Washington, ni à Paris, ni à Pékin. Il se cultive, patiemment, dans les salles de classe, dans les centres de formation, dans les incubateurs, dans les familles qui continuent de croire à l’instruction malgré tout.

Après quinze années de turbulences, la Tunisie n’a toujours pas les moyens d’acheter 48 avions de chasse. Elle a quelque chose de plus rare : un peuple qui, depuis 2011, refuse malgré tout de renoncer à imaginer son propre avenir. C’est un capital qu’aucune rente ne peut remplacer et qu’aucune crise, jusqu’ici, n’a réussi à épuiser.

L’argent achète des armes. Il n’a jamais acheté un avenir. Cela, la Tunisie devra encore le construire elle-même — mais elle a déjà, en elle, tout ce qu’il faut pour y parvenir. Et l’histoire proche nous prouvera cette force et ce génie tunisiens.

M. M.

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