
Tunis, UniversNews (Politique) – Contre toute attente, les débats budgétaires ont été bien animés, depuis le démarrage, avec des échanges houleux d’accusations virulentes. Le parlement, longtemps qualifié de « parlement des béni-oui-oui » et de « parlement des prêts », s’est soudainement retourné contre le gouvernement, se transformant en opposition et l’accusant de bafouer les libertés en imposant au peuple tunisien un état de semi-liberté… !
Le débat parlementaire sur le budget a dégénéré en une confrontation directe entre le gouvernement et les députés, révélant une profonde crise de confiance entre les deux pouvoirs. Les observateurs des affaires publiques et parlementaires ont notamment noté une « escalade rhétorique » de la part des parlementaires qui font preuve de vision lorsqu’ils abordent la discussion de la loi de finances et du budget de l’État, et de calculs lorsqu’ils étudient et approuvent les accords de prêt.
Ce qui est frappant, c’est que certaines interventions acerbes à l’encontre (du régime et du chef de l’État, de son entourage et du gouvernement) prennent l’allure d’une opposition plus radicale que ce qui reste de l’opposition marginalisée dans la sphère publique et les médias, ainsi que l’utilisation d’un lexique chargé et parfois émotionnel qui compatit avec les malheurs du « peuple » battu, depuis deux décennies -noir et rose- selon le lexique sémantique dominant.
Le dossier du décret 54 et l’affaire Jawhar Mbarek
Pour ajouter de l’huile sur le feu, la réponse de la ministre de la Justice concernant le décret 54 a suscité l’indignation de plusieurs députés. Elle les avait en effet exhortés à « examiner plus en détail » le texte du décret, soulignant que le chapitre 24 de ce décret portait sur la diffamation et non sur la suppression des libertés. Les députés ont interprété cette déclaration comme une remise en cause de leurs compétences.
La ministre a également profité de l’occasion pour répondre « d’une manière sarcastique », aux accusations des députés concernant les « grèves de la faim brutales » en prison et les mauvais traitements infligés au détenu Jawhar, ajoutant que « l’administration pénitentiaire a fourni des preuves à l’appui de ces allégations, alors que le parquet a ouvert une enquête et entendu le témoignage de trois avocats afin de tenter d’apaiser la polémique grandissante autour des droits humains suscitée par cette affaire ».
Les critiques acerbes des parlementaires sont allées jusqu’à accuser le chef de l’exécutif d’être déconnecté de la réalité et à décrire le projet de budget 2026 comme ayant été préparé par le gouvernement à l’image de celui de 2025, n’étant autre qu’une copie conforme, selon le député Imad Oulad Jibril qui a souligné que ce projet de budget est sans vision ni diligence, face à la paralysie des instances de contrôle.
Le dossier Hezb Ettahrir, soulevé par la députée Najla Lahiani, a porté un coup dur au gouvernement. Elle l’a accusé de fermer les yeux sur la rhétorique takfiriste du groupe, le déploiement de drapeaux noirs et son appel à l’instauration d’un califat. Elle a évoqué, dans ce sens, les correspondances entre le cabinet du Premier ministre, le ministère de l’Intérieur et le ministère de la Justice, aboutissant à la décision du procureur général selon laquelle l’interdiction des activités du parti était injustifiée. Cette décision a suscité de vives interprétations quant au manque de volonté politique de trancher dans la question.
Accusations de trahison !!!
En parallèle, d’autres points litigieux s’accumulent. Le 28 octobre 2025, la députée Fatima Mseddi a porté plainte auprès du procureur général, accusant un collègue député d’avoir parlé ouvertement du « deuxième versement des fonds de l’accord de réinstallation des Africains ». Elle arguait que les propos tenus dans la vidéo portaient atteinte à la souveraineté nationale et pouvaient constituer un acte de trahison. Pire, encore, Mseddi a exprimé son inquiétude quant à l’absence de réexamen de la décision d’exemption de visa pour 20 pays africains, une décision prise sous la présidence de Moncef Marzouki qui avait suscité l’indignation contre la Tunisie… et quant au comportement indiscipliné d’organisations étrangères à El Amra, ce qui constitue une immixtion dans les affaires intérieures du pays.
Les observateurs estiment que ces tensions découlent de l’instinct de survie des institutions bureaucratiques représentées par le pouvoir exécutif. Ce pouvoir est obsédée par le principe de «préservation de la souveraineté», et par un autre principe, celui de « monopoliser le récit ». L’État ne gouverne pas seulement par la loi et son appareil coercitif (sécurité, renseignement, prisons), mais a également besoin de la loyauté d’une large partie de la population, et cette loyauté exige de l’autorité qu’elle contrôle le discours public. Selon cette logique, porter à l’attention des médias ou du pouvoir judiciaire une affaire impliquant une institution sensible prive l’État de sa capacité à contrôler le récit. Car les médias pourraient réinterpréter les faits à leur manière, et l’opposition instrumentalisera l’événement à des fins politiques.
Des divergences et une profonde tension
Le paysage politique, aujourd’hui, ne relève pas d’une simple divergence d’opinions, mais reflète une profonde tension quant à la répartition du pouvoir au sein de l’État. Le gouvernement se présente comme la seule entité capable de mettre en œuvre des réformes, tandis que le Parlement a le sentiment que son rôle de contrôle est progressivement érodé et vidé de son sens.
Les questions litigieuses actuelles – Décret 54, état des prisons et activités de Hezb Ettahrir, notamment– ne sont que les symptômes d’une crise plus profonde des relations entre les deux pouvoirs de l’État, qui pourrait se traduire par une paralysie législative, une baisse de la confiance du public et un fossé grandissant entre les institutions étatiques. Cette confrontation soulève une question plus vaste quant au modèle de gouvernance en Tunisie : L’État évolue-t-il vers une logique centralisation et de pouvoir unipolaire, ou vers un véritable équilibre institutionnel qui préserve le rôle de chaque autorité et empêche les prises de décision unilatérales ??!!!



