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Ce que l’exploit de Pékin nous apprend au sujet du grand gâchis tunisien

UniversNews (Triubne) – En septembre 2026, trois jeunes tunisiens sont venus illuminer la grisaille d’un paysage national tunisien trop souvent rythmé par les crises économiques et les bilans comptables moroses. Aziz Rabii Abassi, Sakhr Mounir Sellami et Mayssa Lotfi Mohsni. originaires de Jendouba et encadrés par l’Association Tunisienne pour l’Avenir des Sciences et des Technologies (ATAST), trois jeunes esprits viennent de décrocher la première place mondiale dans la catégorie Intelligence Artificielle lors du prestigieux Salon international des logiciels et de la robotique à Pékin. Quelques semaines plus tôt, c’est l’équipe nationale tunisienne de robotique tout entière qui glanait un total stratosphérique de 45 médailles en Chine.

Devant les caméras, les émotions sont vives, la fierté nationale est à son comble et les communiqués officiels des ministères s’empressent de récupérer l’éclat de ces médailles. Pourtant, passée l’euphorie des premières heures, ce sacre international ne doit pas seulement être célébré uniquement comme une victoire, mais il doit être lu comme un miroir tendu à nos propres renoncements. Cet exploit face aux géants américains, chinois ou sud-coréens est le point de départ d’une radiographie douloureuse, révélant trois vérités fondamentales et un manque à gagner abyssal qui hypothèque l’avenir de la Tunisie.

Vérité première : L’intelligence n’a pas de passeport

La première leçon de Pékin est une gifle magistrale administrée aux déterminismes géographiques et économiques. L’intelligence n’a pas de nationalité, le génie, la créativité algorithmique et la capacité d’innovation ne connaissent pas de frontières. Voir des adolescents venus d’une région de l’intérieur comme Jendouba surclasser des laboratoires asiatiques ou occidentaux surdotés en financements prouve que le potentiel cognitif brut de la jeunesse tunisienne est d’un niveau mondial.

L’excellence en matière d’intelligence artificielle ou de codage de pointe ne requiert pas, au départ, des milliards de dollars, mais de la plasticité cérébrale, de la résilience et une inextinguible soif d’apprendre. La matière grise tunisienne est une ressource naturelle d’une pureté exceptionnelle. Elle éclot partout, dans les grandes métropoles côtières comme dans les villages les plus reculés, pour peu qu’on lui donne un clavier et une lueur d’horizon.

La tragédie du système : Des champions nés au milieu des ruines

La deuxième vérité est celle du paradoxe éducatif tunisien. Si notre société parvient à faire naître de tels prodiges avec une école publique aujourd’hui en fin de vie, asphyxiée par le manque de moyens, la vétusté de ses programmes et de ses infrastructures et l’absence criante de laboratoires technologiques, que serait ce pays s’il disposait d’un système éducatif aussi performant que la moyenne des nations de l’OCDE ?

La réussite de nos trois jeunes de Jendouba n’est pas le produit du système institutionnel ; elle s’est accomplie malgré lui. Elle est le fruit de sacrifices familiaux héroïques et du dévouement de structures associatives qui pallient bénévolement les faillites de l’État. Que de génies restés dans l’ombre, faute d’avoir croisé la route d’un club de robotique ? Si l’école tunisienne devient apte pour l’intégration de la pensée critique et de la culture de l’innovation, la Tunisie ne serait pas un pays en quête d’aide internationale. Elle serait un hub technologique incontournable en Méditerranée, une Silicon Valley nord-africaine capable de dicter le rythme de la transition numérique régionale, et nous étions bien partis pour l’être.

L’exode inévitable : Semer pour que les autres récoltent

C’est ici que se formalise la troisième vérité, la plus sombre. Ce fort potentiel ne profitera jamais à la Tunisie en l’état actuel des choses. En brillant sous les projecteurs de Pékin, ces jeunes Tunisiens ont exposé leur talent à une vitrine mondiale. Demain, les universités d’élite européennes, les multinationales nord-américaines ou les fonds souverains du Golfe leur tendront les bras, leur offrant des ponts d’or, des laboratoires de pointe et des conditions de vie que leur terre natale est incapable de leur garantir.

La Tunisie subit une forme de subvention inversée dramatique. Un pays aux finances exsangues porte à bout de bras l’éducation de ses enfants, finance leurs balbutiements, pour qu’au moment exact où ces cerveaux deviennent hautement productifs et innovants, ils s’en aillent créer de la valeur, déposer des brevets et payer des impôts sous d’autres cieux. C’est le triomphalisme tardif des autorités : absentes durant les mois de galère et de préparation financière, elles ne découvrent ces jeunes qu’une fois la coupe en main, sans jamais leur proposer de perspectives concrètes de retour ou d’ancrage local.

Un manque à gagner multidimensionnel et systémique

Ce gaspillage de matière grise engendre un manque à gagner qui dépasse de loin la simple sphère économique. C’est une déstabilisation globale de l’édifice national tunisien, déclinée en plusieurs dimensions critiques :

• Le désastre économique et financier : En sacrifiant ses ingénieurs, ses codeurs et ses experts en traitement de données, notre pays se prive de la valeur ajoutée tant nécessaires pour moderniser notre tissu industriel. Alors que le pays reste prisonnier d’une économie de sous-traitance à faible valeur, alors qu’il détient les cerveaux capables de concevoir les technologies de demain.

• La désertification culturelle et sociale : Lorsqu’une nation exporte systématiquement ses esprits les plus brillants, elle s’asphyxie culturellement. Elle perd sa classe moyenne supérieure, ses leaders d’opinion et ses modèles de réussite, et l’ascenseur social est automatiquement brisé. Pour la jeunesse qui reste, le message reçu est terrible, la réussite ne se conçoit plus en Tunisie, mais hors de Tunisie. Le fatalisme et le désespoir s’installent, ouvrant la voie au désenchantement social ou aux drames de l’émigration clandestine.

• Le péril sécuritaire et souverain : À l’ère de la guerre hybride, des cyberattaques et des algorithmes souverains, la sécurité d’un État ne se mesure plus seulement au nombre de ses soldats, mais à la puissance de ses pares-feux et à l’autonomie de ses systèmes d’information. En laissant s’exiler ses experts en nouvelles technologies, la Tunisie se place en situation de vulnérabilité absolue. Elle abandonne la protection de ses infrastructures critiques, de ses banques et de ses données d’État à des technologies maitrisées par des étrangèrs, renonçant de fait à sa souveraineté et sécurité numérique.

Pour un sursaut national

L’exploit de Pékin ne doit pas être un simple prétexte à des séances de photographie ministérielle. Il doit agir comme un électrochoc. La Tunisie n’a plus le droit de se permettre d’être une simple pépinière qui sème pour que les autres récoltent. Retenir cette génération ne se fera pas par des décrets restrictifs, mais par une refonte totale du logiciel de notre système éducatif, en réformant notre école, en sanctuarisant le budget de l’éducation, en créant des statuts de chercheurs-entrepreneurs attractifs, et en bâtissant un écosystème de confiance où l’innovation est protégée et valorisée.

Le génie tunisien existe, la jeunesse vient encore de le prouver au monde. Il ne lui manque qu’un État à la hauteur de son ambition pour que l’intelligence tunisienne serve, enfin, à bâtir l’avenir de la Tunisie.

Ridha Zahrouni, Président de l’Association tunisienne des parents des élèves

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