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BVMT : Pourquoi les géants restent-ils dans l’ombre ?

  • Tandis que le marché gagne des membres, il perd en crédibilité, en diversité, en capacité à refléter l’économie réelle !!!
  • Qu’est-ce qu’on veut pour la Tunisie : un marché boursier de façade, ou une place capable d’amorcer des transformations profondes ?
  • Un marché sans ses locomotives est condamné à rester périphérique !!!

Tunis, UniversNews (Finances) – « 74 sociétés cotées », annonce la Bourse des valeurs mobilières de Tunis (BVMT) pour 2024. Un chiffre en progression, certes. Mais il cache une béance: parmi les entreprises tunisiennes les plus puissantes, les plus visibles, beaucoup restent hors-cote. Tandis que le marché gagne des membres, il perd en crédibilité, en diversité, en capacité à refléter l’économie réelle.

Mais derrière cette progression se cache une réalité troublante : la majorité des grandes entreprises tunisiennes, près de 520 sociétés de taille importante, restent hors cote.

Alors que la bourse devrait être le baromètre de l’économie, pourquoi les poids lourds de la scène économique nationale refusent-ils encore de franchir le pas ? Et que perd le pays dans cette absence de transparence et d’ouverture ?

Quels sont ces géants qui refusent le ring boursier ? Pourquoi ne veulent-ils pas des projecteurs publics ? Est-ce un choix, une stratégie… ou un aveu d’échecs institutionnels?

Les absents qui parlent fort

Voici quelques noms qui, malgré leur poids économique, leur visibilité ou leur influence, ne sont pas pleinement côtés, ou leur présence en bourse ne reflète pas leur puissance réelle :

  • UHD – Carrefour Tunisie (Ulysse Hyper Distribution, groupe UTIC) : une entreprise de la grande distribution dont le chiffre d’affaires dépasse le milliard de dinars, avec une croissance forte.
  • Groupe Mabrouk : omniprésent dans l’agroalimentaire, l’automobile et la distribution, mais totalement absent de la BVMT, verrouillé par une logique de contrôle familial.
  • Magasin Général : un historique de la distribution, toujours à l’écart d’une vraie ouverture.
  • Ooredoo Tunisie et Tunisie Télécom : deux géants des télécoms, deux absences incompréhensibles sur un marché qui cherche des locomotives.
  • Poulina Group Holding : leader agroalimentaire et industriel, partiellement présent mais loin de refléter son poids réel dans l’économie.
  • AGIL (Société nationale de distribution des pétroles) : acteur stratégique dans la distribution de carburant, avec un réseau national étendu.
  • STEG, STIR, ETAP : ces géants publics figurent dans les premiers rangs du classement des 520 entreprises tunisiennes en chiffre d’affaires, mais leur présence boursière (quand elle existe) est limitée ou non porteuse d’une ouverture suffisamment grande.

Les vraies questions que personne ne pose (ou trop peu)

1. Transparence : un prix trop lourd à payer ?

Que signifient pour ces entreprises les contraintes de la cotation : audits, publication régulière, gouvernance renforcée, responsabilités accrues ? Le coût perçu est-il plus élevé que le bénéfice attendu ?

2. Le pouvoir, verrou familial ou étatique ?

Pour des entreprises familiales ou à contrôle étatique fort, ouvrir le capital signifie souvent céder une part du pouvoir, accepter des actionnaires extérieurs, ou des comités de surveillance plus exigeants. Est-ce simplement un refus stratégique ou une peur culturelle du regard extérieur ?

3. Liquidité et valorisation : est-ce que ça vaut le jeu ?

Si le marché est peu liquide, si les investisseurs étrangers ou institutionnels ne sont pas nombreux, si le risque macro-économique pèse, l’introduction peut ressembler à une vitrine coûteuse plus qu’à un levier financier. Est-ce que les retours attendus justifient l’effort ?

4. Cadre institutionnel et incitations : sont-elles crédibles et stables ?

La fiscalité, les incitations (ou déductions), la stabilité politique ou réglementaire, le traitement des entreprises publiques, le droit des actionnaires minoritaires… est-ce que tout cela fonctionne dans la pratique ou reste dans les discours ?

5. Responsabilité sociale et réputation : opportunité ou menace ?

Être coté exige souvent plus de visibilité, plus d’exigence en termes d’environnement, de droits des employés, de normes sociales. Cela peut améliorer la réputation — ou exposer à la critique. Pour certains, le risque vaut-il la chandelle ?

Une bourse sans locomotives

Les conséquences sont lourdes :

  • Capitalisation boursière limitée : la BVMT ne représente qu’environ 20 % du PIB tunisien, contre plus de 50 % à Casablanca et plus de 100 % à Johannesburg.
  • Manque de diversification : la banque et l’assurance dominent, tandis que les secteurs stratégiques (télécoms, énergie, grande distribution) sont absents.
  • Opportunités manquées : l’État et les entreprises publiques ratent l’occasion de lever des fonds transparents, d’améliorer leur gouvernance et d’attirer des partenaires stratégiques.
  • Inégalités de financement : seules les PME cotées supportent la rigueur boursière, pendant que les géants privés ou publics restent protégés derrière l’opacité.

Impacts : ce que perd la Tunisie

  • Marché boursier tronqué : la BVMT ne peut devenir un acteur puissant que si ses locomotives sont présentes. Sans elles, elle reste petite, fragile, peu attrayante pour les capitaux étrangers.
  • Opacité persistante : quand les grandes entreprises ne rendent pas publics leurs résultats ou leurs gouvernances, la transparence globale de l’économie en souffre.
  • Risque de stagnation : l’absence de pression boursière peut désinciter l’innovation, la performance, ou les réformes de gouvernance.

L’heure du choix

La BVMT a progressé : 74 sociétés cotées, ce n’est pas négligeable. Mais tant que les locomotives de l’économie tunisienne – Carrefour, Mabrouk, Tunisie Télécom, Ooredoo, , AGIL, STEG – resteront hors du marché, la place financière de Tunis ne sera qu’un décor incomplet.

Si l’État, les régulateurs et les grands groupes n’osent pas franchir le pas, la Tunisie restera condamnée à une bourse périphérique, incapable d’attirer les capitaux ni de catalyser les réformes profondes.

Les vraies questions à se poser pour l’État, les régulateurs, les grands groupes eux-mêmes, ne sont pas « pourquoi ne sont-ils pas cotés ? » mais plutôt :

  • Veut-on une bourse qui reflète le dynamisme de l’économie nationale, ou un simple outil de communication sans substance ?
  • Ce qu’on veut pour la Tunisie : un marché boursier de façade, ou une place crédible, transparente, stratégique, capable d’amorcer des transformations profondes ?

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