
- Sans la Tunisie, le corridor sud de l’hydrogène n’existe pas dans sa forme actuelle. Les chiffres et la géographie le démontrent. Encore faut-il que Tunis en prenne la pleine mesure et transforme cet atout en conditions concrètes à la table des négociations.
Univers News (SEF) – Sans la Tunisie, le corridor sud de l’hydrogène n’existe pas dans sa forme actuelle. Les chiffres et la géographie le démontrent. Encore faut-il que Tunis en prenne la pleine mesure et transforme cet atout en conditions concrètes sur la table des négociations.
Certaines pages, visiblement orientées, relaient depuis quelques jours une thèse aussi séduisante qu’infondée. Selon elles, l’inclusion de la Tunisie dans le SoutH2 Corridor relèverait de la « compassion », et le futur hydrogénoduc pourrait relier directement l’Algérie à l’Italie par la mer, sans passer par le territoire tunisien. Cette lecture ignore les règles les plus élémentaires de l’investissement international. Dans les grands projets d’infrastructure, il n’y a ni cadeaux ni charité : il y a des coûts, des risques et des tracés.
Le contrôle à distance, nouvelle grammaire de la puissance
Aujourd’hui, la colonisation n’est plus territoriale. On peut contrôler un pays à distance, à travers les infrastructures stratégiques qui le traversent ou les ressources critiques qu’il détient. Ports, câbles, gazoducs, corridors énergétiques : qui tient le tuyau tient une part de la décision.
Les puissances intermédiaires ont retenu la leçon, et on les voit très actives dans plusieurs régions du monde, y compris la nôtre. La bataille pour le contrôle du détroit de Bab el-Mandeb en offre une illustration. En apparence, elle se joue sur la rive de la péninsule arabique. En réalité, les pays de la Corne de l’Afrique y sont tout aussi actifs.
C’est à cette aune qu’il faut lire le SoutH2 Corridor. Un hydrogénoduc n’est pas qu’un ouvrage technique : il fige un rapport de force pour plusieurs décennies.
La géographie ne se négocie pas
L’Allemagne, l’Italie et l’Autriche, pays porteurs du projet, raisonnent en investisseurs. Avant de compter les bénéfices, ils calculent les risques et les coûts, souvent des années à l’avance. Or le SoutH2 Corridor, long d’environ 3 300 kilomètres, repose à 65 à 70 % sur des gazoducs existants reconvertis. Au cœur de ce dispositif figure le Transmed (gazoduc Enrico Mattei), qui traverse le territoire tunisien avant de rejoindre la Sicile.
Le contourner supposerait de construire une infrastructure entièrement nouvelle en eaux profondes. L’idée n’est d’ailleurs pas neuve. Un tracé sous-marin direct vers la Sardaigne, le projet Galsi, a déjà été étudié, puis mis en sommeil. Ce sont précisément ses coûts qui expliquent pourquoi les promoteurs du SoutH2 ont fait le choix de la réutilisation. Le passage tunisien est le pont terrestre le plus court, le plus sûr et le moins coûteux vers l’Europe : c’est le tracé retenu, et non une concession.
Producteur, pas simple couloir
La seconde erreur consiste à réduire la Tunisie à un pays de transit. La stratégie nationale de l’hydrogène vert vise une contribution de 300 000 tonnes en 2030, puis de 1,6 million de tonnes en 2040. Une dizaine d’accords ont déjà été signés avec des développeurs internationaux, et le potentiel solaire et éolien du pays en fait l’un des partenaires les plus compétitifs de l’Union européenne.
Les textes politiques le confirment. La déclaration d’intention commune signée à Rome le 21 janvier 2025 par les cinq pays reconnaît le potentiel de production de l’Algérie et de la Tunisie. La déclaration ministérielle adoptée à Alger le 1er octobre dernier va dans le même sens. Elle crée un secrétariat technique avec l’appui de l’ONUDI et décrit un corridor reliant l’Algérie et la Tunisie à l’Europe. La Tunisie y figure comme partie prenante à part entière, pas comme invitée.
Les questions que pose cet accord
Reconnaître la place de la Tunisie ne dispense pas de lire l’accord avec lucidité. Quatre questions restent sans réponse.
Pourquoi le Transmed, et pas un nouveau gazoduc ?
Le coût explique en partie le choix de la réutilisation, mais il ne dit pas tout. Pourquoi convertir un ouvrage en service depuis plus de quarante ans plutôt que de poser une conduite neuve sur le même tracé ? Réaffecter le Transmed à l’hydrogène, c’est placer le futur corridor sous le régime contractuel qui encadre déjà le gaz. Or, en vertu de l’accord signé à Tunis le 2 juillet 2019, c’est Eni, à travers sa filiale TTPC, qui exploite le tronçon tunisien et détient l’exclusivité de la totalité de sa capacité de transport, pour dix ans.
L’Algérie a-t-elle fait le choix du GNL ?
Ces chiffres invitent à se poser la question. Les livraisons de gaz algérien à l’Italie par gazoduc sont passées de 23 milliards de m³ en 2023 à 21,1 milliards en 2024, puis à 20,1 milliards en 2025. Dans le même temps, les cargaisons de GNL algérien déchargées dans les ports italiens sont passées de 31 à 47. Si Alger privilégie la souplesse du GNL, le Transmed devient moins indispensable à son gaz, et se libère pour un autre usage : l’hydrogène.
Une manière détournée de renégocier le droit de passage ?
L’accord de transit de 2019 arrive à échéance en 2029, et la mise en service du corridor n’est envisagée qu’au début des années 2030. Les deux calendriers se rejoignent. Les conditions du passage de l’hydrogène pèseront sur celles du gaz, et inversement. Le risque existe que le nouveau cadre soit fixé à des conditions défavorables à la Tunisie.
Un verrou sur l’hydrogène tunisien ?
La Tunisie pourra-t-elle utiliser le Transmed pour exporter sa propre production ? Si la capacité est réservée en priorité à l’hydrogène algérien, les projets tunisiens se retrouveraient sans débouché par conduite. La liste des signataires interroge aussi : l’Algérie, la Tunisie, l’Italie, l’Autriche et l’Allemagne. La France, débouché naturel et partenaire historique de la Tunisie, n’en fait pas partie.
Toutes ces questions méritent une réflexion approfondie, et des réponses claires avant tout engagement.
Se rendre à l’évidence, puis négocier en conséquence
Soutenir que l’Algérie pourrait se passer de la Tunisie revient à nier la carte. Il ne s’agit pas non plus d’inverser le raisonnement par orgueil. Le Transmed sert depuis plus de quarante ans les exportations algériennes, tout en assurant à la Tunisie des ressources en gaz à travers les redevances de transit. La complémentarité est réelle. Mais elle confère à Tunis une position que ses partenaires ont parfaitement mesurée, et qu’elle doit elle-même assumer.
Car une position stratégique ne vaut que si elle se traduit en contreparties. Les grandes décisions sont encore devant nous : études de faisabilité, montages financiers, accords de transit, cahiers des charges des projets de production.
La Tunisie doit faire valoir ses droits
C’est maintenant que la Tunisie doit fixer ses lignes. Ce qui est cédé aujourd’hui, au nom de l’enthousiasme ou de l’urgence, ne se renégocie pas une fois les conduites posées.
Plusieurs points devraient guider la négociation :
- Des droits de transit à la juste valeur du passage tunisien, et non alignés par défaut sur les conditions historiques du gaz.
- Une garantie d’accès au Transmed pour l’hydrogène produit en Tunisie, inscrite noir sur blanc dans les futurs accords, et une renégociation du contrat de transit de 2029 menée de front avec le dossier hydrogène.
- La valeur ajoutée sur le territoire : fabrication locale de composants, emplois qualifiés, transfert de technologie, plutôt qu’une simple exportation de molécules.
- La question de l’eau, ressource déjà sous tension : la production d’hydrogène doit s’appuyer sur le dessalement et ne jamais concurrencer les besoins agricoles et domestiques.
- Une part réservée au marché national, pour que la transition énergétique profite d’abord à l’industrie tunisienne et à la STEG.
- Une place réelle dans la gouvernance du corridor, y compris au sein du secrétariat technique créé à Alger.
Ces exigences ne relèvent pas de la défiance envers les partenaires européens et algériens. Elles conditionnent l’acceptation du projet par une société civile qui a déjà exprimé ses réserves. Un corridor perçu comme un nouvel extractivisme vert serait fragile. Un corridor dont les Tunisiens voient les retombées serait durable.
La Tunisie n’a pas à quémander sa place dans le SoutH2 Corridor : elle l’occupe déjà. Elle doit désormais en tirer le juste prix.
mourad ben slimane




