
UniversNews (ECO) – 96 % des entreprises touchées, 13 jours d’activité perdus en moyenne, un projet d’investissement sur deux reporté et pas un dinar d’indemnisation confirmé : les chiffres de l’été 2026 donnent raison à ceux qui parlaient d’une facture cachée. Elle est désormais chiffrée.
UNIVERSNEWS avait été le premier journal électronique à soulever cette catastrophe. Dès le 2 septembre 2026, au plus fort des délestages, notre analyse intitulée « Coupures d’électricité : qui paiera la facture cachée des délestages ? » alertait sur ce que personne ne comptabilisait : la machine arrêtée, la commande retardée, la chambre froide qui se réchauffe, la caisse qui ne fonctionne plus, et au bout de la chaîne, une marge qui disparaît. Nous posions alors une question simple : combien les coupures d’août ont-elles réellement coûté à l’économie tunisienne, et surtout aux PME ? Près de deux mois plus tard, les premières réponses chiffrées sont là, et elles dépassent ce que l’on pouvait redouter.
Les résultats d’une enquête menée auprès d’entreprises industrielles, commerciales et de services marchands sur les coupures survenues en juillet et août 2026 décrivent d’abord un phénomène quasi général. Pas moins de 96 % des répondants déclarent avoir subi des coupures d’électricité, et 58,3 % d’entre eux les ont subies plusieurs fois par jour. L’échantillon est composé à 55 % d’entreprises industrielles, à 39 % de services marchands et à 6 % de commerces, avec une forte présence des entreprises de 10 à 49 salariés et de celles de 100 salariés ou plus, qui représentent chacune 34 % des sondés. Quant au profil commercial, 37,5 % sont totalement exportatrices, 37,5 % travaillent exclusivement pour le marché local et 25 % sont partiellement exportatrices. Aucun segment de l’économie productive n’y échappe.
Sur ces deux mois, la perte moyenne atteint 13 jours d’activité. Près de trois entreprises sur dix, soit 29 %, déclarent même avoir perdu au moins 20 jours, l’équivalent d’un mois ouvré complet. C’est exactement ce que nous écrivions en septembre : une coupure de deux heures ne coûte pas deux heures, parce qu’il faut redémarrer, réorganiser, rattraper. Les équipements aussi ont payé le prix : près des deux tiers des répondants signalent des dommages matériels, d’abord sur les moteurs, les compresseurs et les machines de production, puis sur le matériel informatique et les serveurs.
Les répercussions commerciales sont tout aussi lourdes. Une baisse du chiffre d’affaires est déclarée par 63,5 % des entreprises, une proportion qui atteint 83 % dans l’industrie. Parmi les exportatrices, 29,4 % disent avoir manqué des délais, avec à la clé des pénalités ou la perte d’un client, et 8,3 % ont dû recourir à la sous-traitance ou à l’importation pour compenser. Par ailleurs, 30,5 % des entreprises signalent une hausse du coût de leurs intrants, alors que les hausses de prix de vente restent rares : l’entreprise absorbe le choc sur sa marge. Pour une économie qui veut exporter davantage, le message est clair : un retard de production est devenu un retard de livraison, puis un problème commercial.
Reste le chiffre qui change l’échelle du débat. La perte directe de valeur ajoutée liée aux arrêts d’activité est estimée à 1 269,6 millions de dinars pour les seules entreprises interrogées. L’industrie manufacturière en concentre 671,5 millions, devant les services marchands (316,1 millions) et le commerce (282,1 millions). Il faut le rappeler : ce montant mesure uniquement la valeur ajoutée qui n’a pas pu être créée. Il n’inclut ni les dommages aux équipements, ni les clients perdus, ni les éventuelles pénalités, qui viennent s’y ajouter. Les ordres de grandeur évoqués cet été, de 12,5 millions de dinars pour cinq jours de délestage de deux heures à plus de 50 millions pour dix jours de quatre heures, portaient sur d’autres scénarios et d’autres périmètres, mais ils laissaient déjà entrevoir que l’addition serait lourde. Elle l’est.
Le plus inquiétant est peut-être ce qui se prépare. Avant l’été 2026, 56 % des entreprises interrogées ne disposaient d’aucun équipement de secours. Après les coupures, 74 % envisagent d’investir dans les douze prochains mois pour sécuriser leur approvisionnement : pour 18 % d’entre elles la décision est déjà prise, pour 56 % le projet est à l’étude. Groupes électrogènes, installations photovoltaïques, batteries : ces dépenses protègent l’activité, mais elles mobilisent des ressources qui ne serviront pas à produire davantage. D’ailleurs, 51,9 % des entreprises déclarent déjà reporter un projet d’investissement. C’est le cercle vicieux que nous redoutions : la sécurité énergétique devient une charge supplémentaire qui n’était dans aucun business plan, et elle se paie au détriment de la compétitivité. D’autant que toutes les entreprises qui se sont prononcées anticipent une récurrence des tensions sur le système électrique en 2027.
Reste la question de la réparation. Aucune entreprise interrogée n’a confirmé avoir été indemnisée pour les conséquences des coupures, et seules 1 % déclarent avoir des demandes d’indemnisation en cours ou refusées. Autrement dit, la facture est supportée presque entièrement par ceux qui n’ont pas décidé des délestages. Reste aussi la question de la mesure : notre analyse du 2 septembre rappelait l’idée d’un indice national du coût économique des coupures d’électricité, proposée par l’Union des petites et moyennes industries, afin de quantifier le phénomène et de l’intégrer dans la planification économique. Les résultats d’aujourd’hui montrent à quel point cette idée était justifiée. On ne gère bien que ce que l’on mesure, et la Tunisie a longtemps compté les mégawatts économisés sans compter les dinars perdus.
Ces chiffres sont issus de l’enquête sur les conséquences économiques des coupures d’électricité de l’été 2026, publiée le 27 octobre à Tunis par l’Institut arabe des chefs d’entreprises (IACE), Y relève que les entreprises risquent de mobiliser leurs ressources pour sécuriser leur approvisionnement électrique au détriment de leurs investissements productifs, et invite à clarifier les procédures d’indemnisation applicables. Il appartient désormais aux pouvoirs publics de répondre à cette alerte avant que l’été 2027 n’en écrive la suite.



