
Par Ridha Zahrouni, président de l’Association tunisienne des parents et des élèves
En tant qu’informaticien de formation, je vais traiter le sujet de l’intelligence artificielle en tant qu’ initié du domaine. Mon objectif est de me tenir à égale distance de deux visions qui s’affrontent : celle des adeptes inconditionnels de la généralisation de son emploi, menée par des figures de la Silicon Valley comme Sam Altman (père de ChatGPT) ou le futurologue Ray Kurzweil, et celle des farouches opposants à cette trajectoire, qui partagent les inquiétudes profondes autrefois exprimées par le physicien Stephen Hawking ou aujourd’hui par l’historien Yuval Noah Harari.
Définition de l’intelligence artificielle avec des mots simples
C’est juste une technologie qui fait appel à de gigantesques capacités de stockage de données, des vitesses de traitement vertigineuses, la quasi-suppression des sensations de distance et de temps, et des algorithmes de plus en plus performants pour concevoir des machines capables de défier, voire de surclasser l’Homme dans son intelligence et son savoir-faire, pratiquement dans tous les secteurs. C’est une technologie puissante et innovante qui permet d’accroître la précision, l’efficacité et la productivité, et de multiplier les expériences dans divers domaines, y compris celui de l’éducation. C’est une technologie qui est bien accueillie et adulée par les uns, et bannie, voire même combattue par d’autres.Personnellement, je considère que la maîtrise des technologies de l’information et de la communication, ainsi que leur domptage, sont d’un apport considérable pour le développement de notre économie numérique. Toutefois, il faut prendre toutes les mesures nécessaires pour que ce domaine ne devienne pas hors de contrôle.
L’intelligence artificielle ou l’indispensable stratégique
L’intelligence artificielle est devenue aujourd’hui, incontestablement, un enjeu géopolitique universel majeur et une vraie course est engagée par plusieurs pays pour faire partie des leaders mondiaux dans ce domaine. Pratiquement tous les utilisateurs sont concernés : États, entreprises, universités, écoles, chercheurs, concepteurs, développeurs et citoyens ordinaires. Le champ de son action est tellement vaste qu’il couvre quasiment tous les secteurs, y compris les plus sensibles et pointus comme la santé — avec les diverses applications se rapportant à la médecine, aux diagnostics, au suivi ou à la microchirurgie —, la sécurité, la défense et l’espace.
Ces technologies deviennent de plus en plus nécessaires pour réaliser les objectifs de développement durable et pour aider nos jeunes à prendre conscience de leurs talents, en passant de la reproduction à l’innovation et en réalisant leurs propres succès. En contrepartie, ces technologies peuvent avoir plusieurs effets négatifs nocifs et, dans l’état actuel des choses, elles sont de nature à creuser les inégalités inter et intra-sociétés, à accroître la fracture numérique et à perturber la cohésion sociopolitique
Que faudrait-il faire pour mieux profiter des technologies de pointe ?
Pour répondre à cette question, je dois distinguer trois types de populations concernées.D’abord, le simple utilisateur lambda, qui opère dans n’importe quel domaine d’action. Ses seules exigences sont de disposer de moyens matériels — un ordinateur ou un smartphone —, d’une connexion et d’un niveau d’instruction lui permettant un accès et une utilisation correcte de cette technologie. Je me prends volontiers en exemple : j’essaie de tirer le plus grand profit de l’intelligence artificielle pour enrichir mes connaissances, affûter mes arguments, gagner du temps, éviter un déplacement, et parfois même économiser de l’argent, afin d’être meilleur dans mon domaine.
Puis il y a les entreprises, qu’elles soient publiques ou privées, qui doivent investir dans l’intelligence artificielle pour moderniser leurs services et accroître leur productivité. Pour elles, le défi majeur est d’utiliser l’IA comme un levier de croissance, de précision et de maximisation des bénéfices, sans pour autant déshumaniser leurs processus. Mieux profiter de cette technologie signifie l’intégrer pour libérer les employés des tâches répétitives et stimuler l’innovation et la valorisation en interne.
Viennent enfin les concepteurs, chercheurs et développeurs, c’est-à-dire les architectes de ces algorithmes. Pour nous, mieux profiter de ces technologies signifie concevoir des outils transparents, éthiques et sécurisés, capables de répondre aux besoins réels de la société et de la gestion quotidienne.
Et nous, les Tunisiens, dans tout ça ?
Pour bien nous préparer, nous, Tunisiens, à relever le défi de faire des technologies de pointe en général, et de l’intelligence artificielle en particulier, une vraie plateforme de progrès dans tous les domaines, il nous faut tout d’abord augmenter nos capacités nationales en matière d’investissements dans les infrastructures de base et dans le capital humain. Cela exige la mise en œuvre de politiques et de stratégies appropriées pour étendre les champs d’action et multiplier les domaines d’intervention technologique. Toutefois, il nous faudrait préalablement assainir la situation économique, sociale, voire politique du pays, et relancer les bases de notre production avec une bonne maîtrise des technologies existantes. En parallèle, il nous faudrait agir sur les leviers des secteurs innovants : la plupart d’entre eux sont encore fragiles, objets de plusieurs défaillances à la fois systémiques, structurelles, réglementaires, procédurales et même culturelles.
Ces politiques et stratégies devraient être alignées et nivelées sur les politiques et stratégies nationales en matière de science, de technologie et d’innovation, ainsi que sur les politiques de production traditionnelles, en accélérant une transformation en profondeur de l’économie dans le cadre d’une synergie avec les autres politiques économiques du pays : industrielles, commerciales, fiscales, monétaires et, notamment, celles qui touchent les domaines de l’éducation, de l’enseignement et de la formation. Tous les acteurs concernés — État, entreprises, secteur public, secteur privé, syndicats et citoyens — devraient collaborer pour amplifier le potentiel des technologies dans le but d’accroître en urgence leur productivité.
Elles devraient également insister sur l’importance des ressources humaines pour garantir la réussite de toutes les politiques à mettre en œuvre. Des hommes et des femmes disposant des qualifications et des compétences numériques nécessaires pour adopter et adapter les technologies de pointe dans les bases de production déjà existantes chez nous, mais également ailleurs, dans d’autres pays dont plusieurs sont en quête de cerveaux. Des personnes ayant pour motivation la prospection des opportunités de développement du secteur des technologies de pointe à la fois comme objectif et comme moyen : planifier et décider des politiques à mettre en place, développer les stratégies nécessaires, concevoir les systèmes et les objets, les réaliser, les valider et assurer leur bonne exploitation. Les utilisateurs ordinaires qui font partie de la population sont tout aussi concernés par les technologies de pointe ; ils recourent souvent à la toile pour satisfaire leurs besoins en informations et en données hébergées par des sites se trouvant à des milliers de kilomètres, ou pour accéder à des services sans avoir à se déplacer ou à quitter leur domicile.
Nous faudrait-il craindre l’intelligence artificielle ?
Absolument. L’intelligence artificielle n’est pas totalement bénigne. Elle représente un risque, comme tant d’autres découvertes à travers le temps, pour les simples usagers, pour les gouvernements, pour les concepteurs et pour les entreprises.
Risques encourus par les simples usagers :
La dépendance et la perte d’autonomie : Quand l’Homme cherche à déléguer sa propre réflexion à la machine, cela entraîne inévitablement une atrophie de son esprit critique et de sa créativité. L’erreur fondamentale à ne pas commettre, c’est de déléguer sa propre intelligence à l’intelligence artificielle.
La manipulation et les atteintes à l’intégrité de la personne : La prolifération des fake news, parfois ultra-personnalisées et ultraviolentes, rend désormais invisible la frontière entre le vrai et le faux.
La perturbation des règles économiques et du partage des richesses : L’automatisation rapide de certains métiers intellectuels ou de services fait craindre une précarisation massive de l’emploi si les politiques de reconversion ne sont pas anticipés.
Risques encourus par les gouvernements :
Perte de souveraineté et perturbation de l’ordre social : Devenir dépendant des technologies d’IA conçues par des géants étrangers (USA, Chine) crée une vassalisation technologique et numérique dangereuse.
Déstabilisation des institutions : Les cyberattaques dopées à l’IA et les campagnes de désinformation politique automatisées menacent directement la sécurité nationale et l’ordre social.
Creusement des inégalités : En situation de sous-équipement, l’IA ne peut qu’accentuer massivement la fracture numérique entre les pays développés et les pays en développement, ainsi qu’au sein des sociétés elles-mêmes
Risques encourus par les concepteurs et les entreprises :
Perte de contrôle et affaiblissement du pouvoir décisionnel : Le déploiement de systèmes d’IA dont on ne maîtrise plus totalement les chemins de décision (l’effet « boîte noire ») affaiblit le pouvoir managérial.
Déshumanisation des processus de gestion : La quête absolue de profitabilité peut pousser à remplacer l’humain à outrance, détruisant le lien social et la culture d’entreprise. L’erreur à ne pas commettre par les concepteurs serait de s’enfermer dans une bulle purement technique, en oubliant l’impact sociopolitique des lignes de code, avec le risque majeur d’accentuer la fracture numérique.
Pour conclure : La Tunisie se trouve à la croisée des chemins. Sa transition numérique ne réussira pas uniquement par l’effet d’annonces et ne sera pas non plus une simple mise à niveau technique, mais le catalyseur d’un nouveau contrat social et économique pour les générations futures. Le domptage des technologies de pointe n’est plus un confort facultatif, mais une nécessité absolue pour garantir notre sécurité et notre souveraineté économique, et offrir un vrai avenir à notre jeunesse.
En résolvant ses défaillances réglementaires et en plaçant le capital humain au centre de sa stratégie, le pays a le potentiel de transformer ses défis actuels en un modèle de croissance durable et inclusif. La réussite de cette transition numérique dépendra de la capacité de l’État, du secteur privé et de la société civile à coécrire cette nouvelle page de l’histoire technologique tunisienne.
Je tiens à rappeler au passage que nos autorités compétentes doivent réussir au préalable la numérisation de notre administration avec l’informatique classique et quotidienne, qui reste d’actualité et de grande utilité, notamment dans les domaines de la gestion, de la simulation, de la modélisation ou comme outil d’aide à la prise de décision. Ce n’est pas le cas aujourd’hui lorsqu’on demande à un parent d’inscrire son enfant à l’école à distance et qu’on l’oblige par la suite à se déplacer sur place pour prouver qu’il l’a bien inscrit.



