
UniversNews (SEF/Analyse) – Le nouveau Tunisia Economic Monitor dresse un constat sans détour : la reprise reste modeste, les équilibres extérieurs se fragilisent et la pénurie d’eau devient progressivement un risque macroéconomique. Au-delà du diagnostic, certaines recommandations posent une question centrale : comment financer les réformes sans alourdir davantage la contrainte sociale et budgétaire ?
Publié le 22 septembre 2026, le dernier bulletin de conjoncture de la Banque mondiale, intitulé « Tunisia’s Water Challenge: From Scarcity to Resilience », dépasse largement la seule question hydraulique. Le rapport met en évidence les fragilités qui conditionnent désormais la trajectoire de l’économie tunisienne : croissance modérée, financement intérieur croissant, déséquilibres extérieurs, faiblesse de l’investissement et pression grandissante sur les ressources en eau.
- Une reprise réelle, mais encore fragile
La Tunisie a retrouvé de la croissance. Après plusieurs années de progression limitée, le PIB réel a augmenté de 2,7 % en 2025 et de 2,4 % sur un an au premier semestre 2026. La Banque mondiale prévoit toutefois un ralentissement à 2,3 % pour l’ensemble de 2026, puis une croissance moyenne de 2,1 % en 2027-2028.
Cette reprise est notamment soutenue par le redressement de l’agriculture, des industries mécaniques et électriques et du tourisme. Mais elle reste insuffisante pour modifier profondément les contraintes structurelles qui pèsent sur l’économie.
Le marché du travail illustre cette fragilité. Le chômage a reculé à 14,9 % au deuxième trimestre 2026, mais les écarts entre hommes et femmes demeurent considérables : le chômage féminin atteint 21,6 %, contre un niveau nettement inférieur pour les hommes.
Derrière l’amélioration du taux global se cache donc une question plus structurelle : la croissance tunisienne parvient-elle encore à créer suffisamment d’emplois et à mobiliser pleinement son potentiel de travail ?
- Le front extérieur se tend à nouveau
La remontée des prix de l’énergie constitue un risque supplémentaire. La Banque mondiale relève l’élargissement marqué des déséquilibres extérieurs dans le contexte du conflit au Moyen-Orient et de la hausse des cours du pétrole.
Pour une économie fortement dépendante des importations énergétiques, chaque hausse durable du baril exerce une pression simultanée sur la facture énergétique, le déficit commercial et les besoins en devises.
Cette vulnérabilité est d’autant plus sensible que l’accès de la Tunisie au financement extérieur demeure contraint. Le recours accru au financement intérieur devient ainsi une composante importante de l’équation budgétaire.
- Quand l’État emprunte davantage sur le marché intérieur
La consolidation budgétaire s’est poursuivie en 2025, mais avec une dette publique toujours élevée et une dépendance croissante au financement domestique. C’est l’un des points de vigilance du rapport.
Le mécanisme mérite attention : lorsque l’État mobilise davantage de ressources auprès du système bancaire, une partie de la capacité de financement disponible peut être orientée vers le secteur public plutôt que vers les entreprises privées.
Le débat n’est donc pas uniquement celui du niveau de la dette. Il porte aussi sur l’allocation du crédit, le coût du financement et la capacité du secteur privé à investir.
- L’eau n’est plus seulement une question environnementale
C’est probablement le principal message du rapport.
La Tunisie dispose aujourd’hui d’environ 380 m³ d’eau douce renouvelable par habitant et par an, un niveau inférieur au seuil international de pénurie absolue. La Banque mondiale souligne également la surexploitation des nappes souterraines, évaluée à 133 % de leur capacité de renouvellement.
Le problème est d’autant plus préoccupant que l’agriculture demeure fortement dépendante de la disponibilité de l’eau.
La Banque mondiale estime que, sans mesures d’adaptation suffisantes, la pénurie hydrique pourrait réduire le PIB tunisien de 6,4 % d’ici 2050 et entraîner la disparition d’au moins 30 % des emplois agricoles à cet horizon.
L’eau devient ainsi une variable économique à part entière : elle touche l’agriculture, mais aussi l’industrie agroalimentaire, le tourisme, l’activité rurale et, plus largement, la sécurité alimentaire.
- Le véritable défi : financer la résilience
La Banque mondiale ne préconise pas seulement de construire davantage d’infrastructures. Elle insiste également sur la modernisation du cadre institutionnel, l’amélioration de la gouvernance de l’eau, la réduction des pertes des réseaux, une meilleure gestion de l’irrigation, la réutilisation des eaux usées et une amélioration du recouvrement des coûts, tout en protégeant les ménages vulnérables.
C’est ici que se situe l’une des principales difficultés de mise en œuvre.
Faire payer davantage l’eau peut améliorer la viabilité financière du système, mais la question sociale demeure entière. Pour les agriculteurs, une hausse du coût de l’irrigation peut se traduire par une augmentation des coûts de production. Pour les ménages, le principe d’une tarification plus proche du coût réel doit être accompagné de mécanismes suffisamment ciblés pour éviter une dégradation du pouvoir d’achat.
Le sujet n’est donc pas seulement tarifaire. Il est aussi celui de la productivité de chaque mètre cube consommé.
- Dessalement : nécessité stratégique, équation énergétique
Le dessalement apparaît naturellement parmi les réponses possibles à la rareté de la ressource. Mais il n’est pas une solution gratuite.
Son coût dépend fortement de l’énergie. Pour un pays dont la facture énergétique pèse déjà lourdement sur les équilibres extérieurs, le développement du dessalement impose donc une réflexion simultanée sur l’eau et l’énergie.
Le recours aux énergies renouvelables peut réduire cette dépendance, mais les investissements nécessaires, les coûts d’exploitation et les modalités de financement des infrastructures devront être soigneusement calibrés.
La question n’est pas de savoir s’il faut produire davantage d’eau, mais à quel coût et avec quel modèle de financement.
- L’investissement privé au cœur de l’équation
Le rapport pointe également la faiblesse de l’investissement et les contraintes qui limitent la dynamique du secteur privé.
Sur ce terrain, l’enjeu dépasse la seule simplification administrative. La compétitivité des entreprises dépend aussi de leur accès au financement, de la qualité des infrastructures, de la logistique, de leur intégration dans les chaînes de valeur et de leur capacité à investir dans la technologie et les compétences.
L’ouverture et l’amélioration de l’environnement des affaires peuvent donc constituer des leviers importants, mais elles doivent être accompagnées d’une capacité accrue des entreprises tunisiennes à monter en gamme et à conquérir les marchés.
- La question des femmes reste centrale
L’amélioration du taux de chômage global ne doit pas masquer les écarts persistants sur le marché du travail.
Avec un chômage féminin de 21,6 % au deuxième trimestre 2026, contre un niveau nettement inférieur pour les hommes, la question de la participation économique des femmes demeure un enjeu majeur.
Ce n’est pas uniquement une question sociale. C’est aussi une question de croissance potentielle. Une économie qui mobilise insuffisamment une partie importante de sa population active réduit mécaniquement son potentiel de production et de revenus.
- Un diagnostic qui appelle surtout une stratégie de financement
Le rapport de la Banque mondiale a le mérite de replacer l’eau au centre de la réflexion économique tunisienne. Il montre également que la pénurie hydrique ne peut plus être traitée comme une simple question sectorielle.
Mais la mise en œuvre des réformes pose une autre équation : comment investir davantage dans l’eau, l’énergie, les infrastructures et la productivité tout en maîtrisant la dette, en préservant le pouvoir d’achat et en maintenant l’accès au financement du secteur privé ?
C’est probablement là que se situe le véritable débat.
La Tunisie n’a pas seulement besoin d’un programme de réformes. Elle doit aussi construire un modèle de financement soutenable de ces réformes, combinant ressources publiques, financement extérieur, investissement privé et amélioration de l’efficacité des opérateurs publics.
Car le défi de l’eau pourrait bien devenir, dans les prochaines années, le miroir de toutes les contraintes de l’économie tunisienne : financement, énergie, productivité, emploi, investissement et pouvoir d’achat.



