
Par Mustapha MACHAT
Tunis – Univers News. Il y a moins d’un an, Donald Trump affirmait que le mot « affordability », la capacité des ménages à payer leur quotidien, était une « arnaque » inventée par les démocrates. Mardi, les Américains lui ont répondu dans l’isoloir. Ils lui ont rendu sa formule sous la forme d’un Congrès basculé, d’un Texas passé au bleu et d’un Ohio confié à une démocrate. On peut nier l’inflation à la tribune. On ne la nie pas devant la caisse d’un supermarché.
La leçon n’a rien de proprement américain. Elle tient en une règle simple : le réel finit toujours par voter. Pas forcément à la date prévue, pas toujours dans la forme attendue, mais il vote.
Regardons , chez nos voisins du Nord. Les chiffres publiés fin octobre par l’Insee dessinent un tableau sans complaisance : une inflation remontée à 3,4 % sur un an, son plus haut niveau depuis début 2024, tirée par une énergie en hausse de plus de 24 % ; un PIB en recul de 0,1 % au troisième trimestre après une stagnation au deuxième ; une consommation des ménages en biens qui recule mois après mois. En clair, les Français paient plus cher et produisent moins.
La France n’est pas un cas isolé. En Allemagne, le chancelier Friedrich Merz a vu jusqu’à huit Allemands sur dix désapprouver son action, et l’AfD dispute la première place. Au Royaume-Uni, l’usure du gouvernement travailliste face à la vie chère profite à Reform UK. Pour la première fois, les partis nationaux-populistes mènent ou talonnent dans les quatre premières économies du continent.
Mais il serait trop simple d’y voir une vague populiste irrésistible. Car la sanction ne choisit pas son camp.
Les pouvoirs qui ignorent leurs citoyens empruntent presque toujours les mêmes chemins. Le premier est le déni : les difficultés n’existent pas, ou elles sont une invention de l’adversaire. Le deuxième est le bouc émissaire : si les prix montent, c’est la faute des prédécesseurs, des étrangers, des spéculateurs, des « vandales ». Le troisième est la diversion : à défaut de résultats, on offre des symboles, des inaugurations, des grands récits.
Ces trois tentations peuvent fonctionner un temps. Elles achètent des mois, parfois des années. Mais elles ont un coût caché : elles épuisent le crédit de la parole publique. Et le jour où le pouvoir a vraiment besoin d’être cru, pour demander un effort, pour engager une réforme difficile, plus personne ne l’écoute.
Dans les démocraties qui fonctionnent, la sanction passe par l’urne : elle est brutale mais pacifique, et elle remet les compteurs à zéro. Là où le débat est plus étroit et les contre-pouvoirs plus fragiles, la sanction prend d’autres formes, plus silencieuses mais tout aussi réelles. Elle s’appelle alors exode des jeunes diplômés, repli vers l’économie informelle, épargne qui fuit l’investissement, abstention massive, défiance généralisée. Le pouvoir n’entend plus de colère, il croit à l’adhésion. Il confond le silence avec le consentement.
C’est précisément ce que les élections américaines rappellent à tous les gouvernants, sous toutes les latitudes. Le pouvoir d’achat, l’emploi, l’investissement, la qualité des services publics, l’avenir offert aux jeunes ne disparaissent pas parce qu’on cesse d’en parler. Ils attendent. Et ils présentent toujours la facture.
On peut saturer l’espace médiatique, multiplier les annonces, désigner des coupables à la chaîne. On peut même gagner du temps. Mais on ne gouverne pas indéfiniment contre le réel. Tôt ou tard, il finit par se présenter au guichet. Et il vient toujours avec l’addition.
Mustapha Machat



