A la uneMondeTRIBUNE

An unmanifest Destiny

Tawfik BOURGOU

  • Dans leur longue histoire, les Etats-Unis n’ont jamais eu d’amis, ni d’alliés, ils n’ont eu que des vassaux ou des serviles, comme le sont à titre d’exemple, les monarchies du Golfe
  • Les Etats-Unis avancent vers leur nouvelle stratégie comme une puissance du XIXe siècle, prédatrice par essence et ouvertement
  • L’Union Européenne sous la férule de l’Allemagne et en arrière-plan la relation germano-américaine s’est dépouillée de tous les poids auxquels elle pouvait prétendre
  • L’Amérique règle ses comptes avec l’Europe occidentale, se pose en champion et protecteur de certains partis politiques d’extrême droite et désigne les immigrés comme la source exclusive des malheurs du monde
  • Ce qui arrive à l’Ukraine devrait inquiéter plus d’un. Si vous vous faites attaquer par votre voisin, priez Dieu que votre cas ne puisse pas intéresser Monsieur Trump

UniversNews (Tribune) – Le succinct document sur la vision stratégique américaine n’est ni une surprise, ni même utile, tant il ne fait que souligner des évidences que certains avaient déjà à maintes fois relevé dans les agissements et dans les stratégies américaines. De sa lecture on pourrait presque déduire au moins l’identité du scribe. 

J’ai eu la chance de connaître personnellement Léo Michel, un des rédacteurs d’un « Strategic challenges » au sortir du 11 septembre 2001, je peux affirmer que la chute du niveau d’analyse, voire du fond est criante si on compare le chef d’œuvre auquel a participé Léo Michel au dernier opus. Mais là n’est pas l’intérêt, car en effet, il y a peu à discuter dans une feuille idéologique sans réelle doctrine, bâtie comme un dogme religieux. Ce document est de l’ordre de la croyance et non de la vérité scientifique, mais cela regarde les Américains et eux seuls, car c’est à eux seuls que s’adresse le document. 

Néanmoins remercions Monsieur Trump et son équipe d’avoir soufflé sur la feuille de vigne qui cachait maladroitement encore, le fond des stratégies américaines depuis Bush fils à nos jours, Obama y compris, Biden inclus. La différence entre l’actuelle administration et les anciennes est simplement syntaxique. 

Le modèle ou le paradigme américain, a été posé dès 1845 et n’a pas été compris, presque jusqu’en 1992. Les Etats-Unis se sont donné une destinée, pour eux, ne sont rentrés dans l’histoire qu’entre 1917 et 1919, pour servir leur stature internationale et tirer un profit à différents niveaux de la gestion des affaires du monde. Le fameux « droit des peuples à disposer d’eux-mêmes » wilsonien, proclamé par une Amérique alors ségrégationniste qui faisait lyncher les noirs dans son « deep south » n’avait pour objectif que de hâter la fin des colonies européennes pour en faire de possibles lieux d’expansion pour la nouvelle puissance américaine. Ce sera réalisé progressivement après la seconde guerre mondiale et ce sera encore plus profond dans l’après-guerre froide. 

Dans leur longue histoire, les Etats-Unis n’ont jamais eu d’amis, ni d’alliés, ils n’ont eu que des vassaux ou des serviles, comme le sont à titre d’exemple, les monarchies du Golfe riches. Ce que propose Monsieur Trump au reste du monde dit « libre » est une sorte de vassalité et un ordre mercantile impérial. 

Est-ce nouveau ? 

Absolument pas, les Etats-Unis avancent vers leur nouvelle stratégie comme une puissance du XIXe siècle, une sorte d’empire dont l’action majeure n’est plus stratégique pour faire illusion, mais prédatrice par essence et ouvertement.

Cela ressemble à ce que le monde a vécu après le Congrès de Berlin de 1884, dont d’ailleurs l’une des causes supposées avaient été l’exploration du bassin du Congo. Ironie de l’histoire, dans son brûlot Monsieur Trump ne consacre que quelques lignes à l’Afrique (2% du commerce mondial, autant dire rien). Le jour de la parution du document « stratégique », le Président Trump organisait une réunion supposée sceller la paix entre une Rwanda (vassal des Etats-Unis en Afrique centrale) et la RDC courtisée par la Chine en butte au M23 armé par le Rwanda dans le cadre d’une prédation des ressources. 

L’illusion de la nouveauté et de la rupture est totale, mais elle peut être éventée par un simple examen des stratégies américaines entre 2003 (guerre en Irak) et 2025 (mise en bière de la question palestinienne). 

De Bush fils à Trump on peut noter une stratégie d’une admirable continuité basée sur l’expulsion des alliés européens de toutes les zones possibles. L’Europe, sous férule allemande, s’est fait happer dans le « paradigme » américain libre-échangiste dont l’axe principal fut l’intégration de la Chine dans le jeu du libre-échange. Cette intégration tout en dépouillant l’Europe de ses capacités industrielles, imposait des délocalisations vers la Chine depuis l’ensemble des sous-traitants de l’Europe, notamment les pays de l’espace méditerranéen (Tunisie, Egypte et Maroc).

L’Union Européenne sous la férule de l’Allemagne et en arrière-plan la relation germano-américaine s’est dépouillée de tous les poids auxquels elle pouvait prétendre. 1992 a été un début, 2001 consacre la réorientation et 2011 achève de réduire le poids de l’Union Européenne au niveau de l’anecdote dans différents pays et zones du monde. 

Le Maghreb, le Moyen-Orient, l’Asie centrale et plus récemment l’Afrique des ressources rares. C’en était fini avec le rôle de contrepoids que l’Europe pouvait jouer dont l’exemple fut le non français à la guerre en Irak. 

Trump a continué l’œuvre d’Obama avec une admirable régularité. La Chine est le rival stratégique, la Russie peut être ennemi ou partenaire, l’Europe est un vassal sans colonne vertébrale politique qui chantait en vingt-sept langues une partition américaine « otanisée » se trouve aujourd’hui orpheline de son maître.

Le reste de la « périphérie » du monde n’est que le domaine du Diktat et de la guerre sans égard à l’histoire ou même à la vie des hommes et de femmes qui peuplent ces pays. 

En février 2011, juste après le funeste printemps destructeur et l’adoubement des islamistes par le couple Obama-Clinton, la secrétaire d’Etat, présente à Paris commettait une conférence sur les ridicules printemps, à la question qui concernait les atteintes au statut des femmes à causes des rétrogrades au pouvoir elle a répondu par un « It’s of their culture ! » qui résume le mépris, la bêtise, le racisme. Un équivalent à « l’omelette pour laquelle on doit casser des œufs » de Madeleine Albright à propos des enfants irakiens morts par centaines de milliers à cause de l’embargo. C’est du même tonneau que la réception et l’admiration proclamée au terroriste sanguinaire Al Joulani par David Paetrius, ancien commandant des forces américains en Irak responsable de 500 000 morts directement ou indirectement.

La trentaine de pages, qui comportent bien sûr des contre-vérités sur l’Europe et des anecdotes ridicules que si elles devaient être écrites par un simple étudiant en début de scolarité le condamnerait à une exclusion, n’ont ni originalité, ni profondeur analytique, encore moins doctrinale. L’Amérique règle ses comptes avec l’Europe occidentale, se pose en champion et protecteur de certains partis politiques d’extrême droite et désigne les immigrés comme la source exclusive des malheurs du monde. 

Est-ce nouveau ? Absolument pas.

Au sortir de la seconde guerre mondiale, la CIA a été jusqu’à financer des syndicats de gauche, des partis trotskystes pour affaiblir les communistes en Europe, ont tenu la main de groupes radicaux de la droite extrême en Italie, dont certains seront le fer de lance du réseau « Gladio » et d’autres ont été impliqués dans l’attentat de la gare de Bologne.  Ce n’est donc qu’une reconnaissance au grand jour des amis anciens-nouveaux de l’Amérique, parmi lesquels l’AFD allemand, ouvertement nazi dirigé par une ancienne de Goldman-Sachs. Quand on a adoubé tant d’affreux on peut frayer avec Al Joulani.

Et le monde arabe dans tout cela ? 

Au risque de déplaire à beaucoup, notamment en Tunisie, parmi ceux qui s’étaient réjouis de la nomination du nouvel Ambassadeur des Etats-Unis, auquel au passage nous souhaitons la plus fructueuse des missions, vu depuis Washington, le monde se partage comme depuis tout le temps, en deux domaines. Il y a le monde prospère des richesses en capacité de payer sa dîme et être protégé dans le cadre du statut de la vassalité et il y a les autres, essentiellement les pauvres. Les vassaux payent pour leur protection, c’est ce qu’ont fait les roitelets du golfe qui ont rivalisé d’ingéniosité pour satisfaire leur nouveau maître. Avion privé, contrat d’armement, des trillions de dollars en transfert comme le contrat ARAMCO. Ils ont payé l’impôt impérial. Les autres serviront de variables d’ajustement, de prébende, de récompenses à des acteurs secondaires. 

A ce titre, ce qui arrive d’ailleurs à l’Ukraine devrait inquiéter plus d’un. Si vous vous faites attaquer par votre voisin, priez Dieu que votre cas ne puisse pas intéresser Monsieur Trump, car il finira par féliciter le prédateur et lui offrir un droit perpétuel sur votre territoire, peuple et histoire.

Comme le disait récemment un grand général français, ancien chef adjoint de l’OTAN « Si vous n’êtes pas autour de la table avec les autres carnassiers, c’est que vous êtes le steak qu’ils sont en train de déguster. ». Sans trop se tromper, c’est le seul et unique message que les Etats-Unis ont encore à transmettre au reste du monde à travers un brûlot d’une trentaine de pages. 

J’ai une pensée particulière pour beaucoup d’amis américains, des républicains (je n’ai jamais eu une quelconque proximité ni sympathie du camp d’en face, les démocrates), ils doivent en ce moment avoir l’impression de vivre un moment difficile d’évaporation de tous les concepts et fondements auxquels ils croyaient au point de nous les présenter à chaque discours. Par gentillesse on dissimulait à chaque fois notre scepticisme. Puisque la feuille de vigne s’est envolée sur les intentions de leur pays, ayons la décence de leur dire que nous n’y avons jamais cru.

Articles similaires

Bouton retour en haut de la page