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Brésil, Égypte, Tunisie : trois Bourses, une même question

                                                    PAR : MOURAD B SLIMANE

les quatres chantiers de la bourse de tunis pour changer d échelle

le véritable défi est de financer les entreprises , soutenir l investissement et accompagner la croissance

Tunis – Univers News. Le choc brésilien et la correction égyptienne rappellent la brutalité des retournements boursiers. À Tunis, le Tunindex affiche encore près de 38 % de hausse depuis le début de l’année. Mais derrière cette performance, une question demeure : la Bourse contribue-t-elle réellement à financer l’économie productive ?

Les marchés financiers peuvent changer de direction en quelques heures. Le Brésil vient d’en faire l’expérience : le 26 octobre, son principal indice a chuté de 13,88 % en une séance, dans un mouvement de panique provoqué par le résultat de l’élection présidentielle. En Égypte, les fortes ventes du 25 octobre ont particulièrement frappé les petites et moyennes capitalisations, entraînant une suspension temporaire des échanges.

À Tunis, la situation est différente. La Bourse conserve une progression annuelle exceptionnelle, malgré un repli par rapport à ses sommets de l’été. Cette divergence invite à dépasser la simple comparaison des indices. Car une Bourse ne se juge pas seulement à la hausse de ses cours, mais aussi à la solidité de ses valorisations, à sa résistance aux chocs et à sa capacité à apporter de nouveaux financements aux entreprises.

  • Brésil : quand le scénario attendu s’effondre

Le lundi 26 octobre 2026, l’Ibovespa a clôturé en baisse de 13,88 %, à 176 608 points. En cours de séance, l’indice avait perdu plus de 17 %, déclenchant une interruption temporaire des échanges. Le dollar a clôturé à 5,403 réals, en hausse de 8,21 % sur la journée.

L’origine immédiate du choc est politique. La réélection de Luiz Inácio Lula da Silva a pris à contre-pied une partie des investisseurs, qui avaient anticipé une victoire du candidat d’opposition Flávio Bolsonaro. Une partie du marché avait ainsi intégré la perspective d’un changement d’orientation économique et d’une politique budgétaire jugée plus favorable aux investisseurs.

Le résultat électoral a provoqué un ajustement brutal des positions. Les actions ont décroché, la monnaie s’est dépréciée et les taux à terme se sont tendus. Les valeurs les plus sensibles aux taux d’intérêt ont été particulièrement affectées.

Cette réaction ne signifie pas que l’ensemble des entreprises brésiliennes a soudainement perdu ses fondamentaux. Elle traduit d’abord une révision rapide des anticipations et du prix auquel les investisseurs acceptent de porter le risque.

Le cas brésilien rappelle une règle essentielle : une Bourse peut fortement progresser sur la base d’un scénario attendu, puis corriger violemment lorsque ce scénario ne se réalise pas. Les valorisations intègrent autant les perspectives de bénéfices que les anticipations politiques, budgétaires et monétaires. Lorsque ces paramètres changent simultanément, les mouvements de marché peuvent devenir disproportionnés.

  • Égypte : les petites valeurs paient le prix de la correction

Au Caire, la séance du dimanche 25 octobre a également été marquée par de fortes tensions.

L’EGX30, indice des principales capitalisations, a reculé de 3,56 %. L’EGX70, représentatif des petites et moyennes valeurs, a chuté de 11,07 %, tandis que l’EGX100 a perdu 8,88 %. La baisse de ce dernier indice a déclenché une suspension temporaire des échanges.

Le lendemain, lundi 26 octobre, l’EGX30 a encore cédé 1,66 %, portant son recul sur les deux séances à environ 5,2 %.

La différence entre les grandes et les petites valeurs est particulièrement révélatrice. Lorsque les investisseurs réduisent leur exposition au risque, les titres les moins liquides peuvent subir des variations beaucoup plus importantes. Le nombre d’acheteurs disponibles devient alors déterminant pour absorber les ordres de vente.

Les tensions monétaires et les incertitudes économiques constituent également un facteur de vigilance. Une dépréciation de la livre égyptienne réduit, pour un investisseur étranger, la performance obtenue en monnaie locale lorsqu’elle est convertie en devises. La rentabilité apparente d’un placement boursier ne suffit donc pas à mesurer son rendement réel pour un investisseur international.

L’épisode égyptien illustre ainsi une fragilité structurelle : un marché peut afficher de bonnes performances en période d’afflux de capitaux, puis connaître des corrections particulièrement violentes lorsque les investisseurs deviennent plus sélectifs.

Il faut néanmoins distinguer les faits des interprétations. Les variations des indices sont établies, mais attribuer l’ensemble de la correction à la fuite des capitaux étrangers, à la monnaie ou à un facteur géopolitique précis nécessiterait des données détaillées sur les flux et les ordres de marché.

  • Tunis : une hausse toujours remarquable, mais moins linéaire

La Bourse de Tunis n’a pas connu de mouvement comparable à ceux de São Paulo ou du Caire. Elle n’est pourtant pas restée à l’abri des prises de bénéfices.

Le 26 octobre, le Tunindex a clôturé à 18 384,58 points, en baisse de 0,14 % sur la séance. Il avait terminé la semaine précédente à 18 410,05 points, après plusieurs séances de repli.

Au 30 septembre, l’indice affichait une progression de 36,7 % depuis le début de l’année. Cette performance était intervenue après une envolée de 60,2 % à la mi-juillet, suivie d’une correction d’environ 15 % depuis le sommet estival.

Selon les données de marché disponibles, le Tunindex conservait encore une progression annuelle proche de 38 % à la fin octobre. La hausse demeure donc considérable, même si son rythme s’est ralenti.

Cette performance mérite d’être rapprochée de la situation économique nationale. Selon l’Institut national de la statistique, le PIB tunisien a progressé de 2,3 % sur un an au deuxième trimestre 2026. Le chômage des diplômés de l’enseignement supérieur atteignait 26,6 %.

Ces données ne sont pas directement comparables : la croissance du PIB mesure l’évolution de l’activité économique sur une période donnée, tandis que le Tunindex reflète les anticipations et les valorisations des sociétés cotées. Les entreprises peuvent améliorer leurs bénéfices plus rapidement que l’économie nationale, notamment lorsqu’elles opèrent dans des secteurs concentrés ou bénéficient de conditions de marché favorables.

Le décalage n’en pose pas moins une question économique importante : quels sont les moteurs de cette hausse et dans quelle mesure profitent-ils à l’ensemble du tissu productif ?

  • Banques, assurances et grandes capitalisations : les moteurs de la cote

La progression de la Bourse tunisienne s’appuie notamment sur les performances des valeurs financières.

Selon les données publiées par Tunisie Valeurs, à fin septembre 2026, les indices sectoriels affichaient des progressions particulièrement élevées : environ 42,2 % pour les banques et 51 % pour les assurances depuis le début de l’année. Les services aux consommateurs progressaient également d’environ 42,5 %.

Ces performances contribuent à expliquer la hausse du Tunindex. Elles ne signifient cependant pas que toutes les sociétés cotées évoluent au même rythme.

Les banques peuvent bénéficier de marges d’intérêt favorables, de la progression de leurs revenus et de leur capacité à distribuer des dividendes. Les assurances peuvent, de leur côté, profiter de la croissance de leurs activités et des revenus tirés de leurs placements. Mais ces mécanismes doivent être confrontés aux résultats financiers effectivement publiés, à la qualité des actifs et aux perspectives de chaque entreprise.

La structure de la cote joue également un rôle déterminant. Les sociétés financières représentaient 54,6 % de la capitalisation boursière à fin 2024, selon les données sectorielles disponibles. Cette proportion, qui devra être actualisée pour mesurer précisément la situation de 2026, illustre le poids historique de ces valeurs dans le marché tunisien.

Lorsque quelques secteurs concentrent une part importante de la capitalisation, leurs performances peuvent influencer fortement l’indice général.

Le Tunindex reste donc un indicateur utile de l’évolution de la cote, mais il ne constitue pas, à lui seul, une photographie exhaustive de la santé de toutes les entreprises tunisiennes.

  • Plus de transactions, mais combien de financements nouveaux ?

Un autre indicateur mérite attention : l’activité du marché.

Au cours des neuf premiers mois de 2026, le volume quotidien moyen des transactions a atteint 15,2 millions de dinars, contre 8,5 millions sur l’ensemble de 2025. La capitalisation boursière s’élevait à 45,5 milliards de dinars à fin septembre.

Ces chiffres traduisent une animation accrue du marché et un intérêt renforcé pour les valeurs cotées. Ils ne permettent toutefois pas de conclure automatiquement à une amélioration équivalente du financement des entreprises.

La distinction est fondamentale.

Lorsqu’un investisseur achète une action déjà cotée à un autre actionnaire, l’opération fait circuler un titre existant. L’entreprise ne reçoit pas directement de ressources nouvelles.

À l’inverse, lorsqu’une société réalise une augmentation de capital ou une introduction en Bourse accompagnée d’une émission d’actions nouvelles, elle peut obtenir des fonds destinés à financer ses investissements, son développement ou son désendettement.

Une Bourse peut donc enregistrer une forte hausse de ses indices et une progression des volumes sans financer, dans les mêmes proportions, de nouveaux projets économiques.

C’est à ce niveau que se situe l’un des principaux enjeux de la place tunisienne.

  • Le marché primaire reste le maillon à renforcer

Entre 2008 et 2025, la Bourse de Tunis a enregistré 41 introductions, selon les données publiées par la presse économique à partir des statistiques du marché. Aucune introduction n’a été réalisée en 2023 ni en 2024.

En 2025, l’entrée de BNA Assurances s’est effectuée par inscription directe, sans émission nouvelle de titres destinée à lever des fonds. Cette opération a élargi la cote, mais n’a pas constitué une levée de capitaux comparable à une introduction classique.

Le rythme des introductions reste ainsi limité au regard des besoins de financement des entreprises, notamment des PME.

Dans une économie où le crédit bancaire occupe une place centrale, le marché des capitaux devrait offrir une source complémentaire de fonds propres. Il pourrait permettre à des entreprises de croissance de financer leur développement, de renforcer leurs structures financières et de diversifier leurs ressources.

Plusieurs obstacles doivent toutefois être pris en considération : le coût de préparation d’une introduction, les exigences de transparence, les obligations de gouvernance, la nécessité de disposer d’une organisation financière adaptée et la volonté des actionnaires historiques d’ouvrir leur capital.

Le cadre fiscal constitue également un élément de l’équation. La loi de finances pour 2025 a modifié plusieurs dispositions relatives à l’imposition des sociétés et aux avantages fiscaux. L’incidence précise de ces changements sur l’attractivité des introductions doit être appréciée à partir des textes applicables, plutôt que résumée à une suppression générale de tous les avantages liés à la cotation.

L’incitation fiscale ne saurait, à elle seule, provoquer une vague d’introductions. Mais une entreprise doit pouvoir identifier un intérêt concret à entrer en Bourse : accès à des ressources longues, diversification des financements, visibilité accrue et possibilités de croissance externe.

  • Trois marchés, trois fragilités différentes

La comparaison entre le Brésil, l’Égypte et la Tunisie ne doit pas conduire à assimiler des situations profondément différentes.

Le Brésil dispose d’un marché important, sensible aux anticipations politiques, aux taux d’intérêt et aux équilibres budgétaires. La correction du 26 octobre montre la rapidité avec laquelle un changement de scénario électoral peut provoquer une réévaluation du risque.

L’Égypte illustre davantage les tensions qui peuvent apparaître lorsque les incertitudes monétaires et les ventes massives frappent un marché où les petites capitalisations sont particulièrement vulnérables.

La Tunisie présente une autre configuration : un marché plus étroit, dont la progression repose notamment sur les valeurs financières et d’autres sociétés fortement représentées dans la cote. Sa question centrale n’est pas seulement celle de la résistance à une chute brutale, mais aussi celle de son utilité économique.

Les mécanismes de protection diffèrent également. Au Brésil, le circuit breaker peut interrompre les transactions lorsque la baisse de l’indice atteint un seuil déterminé. En Égypte, des mécanismes de suspension peuvent également être déclenchés en fonction des variations du marché. À Tunis, les seuils de réservation encadrent notamment les variations de cours des titres selon les règles de cotation applicables.

Ces dispositifs peuvent ralentir les mouvements de panique. Ils ne suppriment ni les risques de perte ni les facteurs économiques à l’origine d’une correction.

La leçon commune est donc moins celle d’une comparaison des amplitudes de baisse que celle de la nécessité de construire des marchés suffisamment profonds, liquides et diversifiés.

  • Quatre chantiers pour changer d’échelle

Pour la Bourse de Tunis, l’enjeu est de consolider la dynamique actuelle tout en renforçant sa contribution au financement de l’économie.

  • Premier chantier : rendre les introductions plus attractives. Un cadre réglementaire prévisible, des procédures proportionnées à la taille des entreprises et une fiscalité stable peuvent contribuer à rendre l’ouverture du capital plus intéressante. L’objectif n’est pas de multiplier les introductions à tout prix, mais de permettre à des entreprises solides de lever des ressources dans de bonnes conditions.
  • Deuxième chantier : faciliter l’accès des PME et des entreprises innovantes. Le marché alternatif doit pouvoir jouer pleinement son rôle, avec des modalités adaptées aux entreprises de taille intermédiaire, aux sociétés technologiques et aux entreprises en croissance. L’allègement des procédures ne doit cependant pas se faire au détriment de l’information des investisseurs ni de leur protection.
  • Troisième chantier : diversifier les secteurs représentés. Une cote davantage ouverte aux activités numériques, industrielles, énergétiques, sanitaires et aux nouveaux services refléterait plus largement la transformation de l’économie. Elle réduirait également la dépendance de l’indice à un nombre limité de secteurs.
  • Quatrième chantier : mieux orienter l’épargne vers l’investissement productif. Les investisseurs institutionnels, les fonds d’investissement et les organismes de placement collectif peuvent contribuer au financement des entreprises, à condition de disposer d’instruments adaptés à leurs contraintes de rendement, de risque et de liquidité.

Ces orientations supposent une action coordonnée des autorités de marché, des pouvoirs publics, des intermédiaires financiers et des entreprises. Elles ne garantissent pas une hausse continue des cours. Leur objectif est différent : rendre la Bourse plus utile à l’économie réelle.

  • Le bon indicateur n’est pas seulement le Tunindex

Le Brésil rappelle que les anticipations peuvent se retourner en une séance. L’Égypte montre que les petites valeurs sont particulièrement exposées lorsque les ordres de vente se multiplient et que la liquidité devient déterminante.

La Tunisie bénéficie, pour sa part, d’une performance boursière remarquable. Mais cette progression doit être appréciée à travers plusieurs indicateurs complémentaires : l’évolution des bénéfices, les dividendes distribués, les valorisations, la diversification sectorielle, le nombre d’introductions et, surtout, les montants effectivement levés par les entreprises.

C’est cette dernière dimension qui permet de distinguer une Bourse dynamique d’une Bourse qui contribue pleinement au développement économique.

La question n’est donc pas de savoir jusqu’où le Tunindex peut encore progresser. Elle est de déterminer si cette valorisation peut s’accompagner d’un élargissement de la cote, d’une mobilisation plus efficace de l’épargne et d’un financement accru de l’investissement productif.

Un indice qui monte est une performance de marché. Une Bourse qui finance les entreprises, soutient l’investissement et accompagne la croissance est un instrument de développement. Pour Tunis, le véritable défi est de faire coïncider ces deux dimensions.

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