
Tunis – Univers News. L’image est saisissante. Des milliers de migrants tentant de franchir les barrières de Ceuta ont rappelé brutalement à l’Europe une réalité qu’elle ne peut plus ignorer : ses frontières ne s’arrêtent pas aux lignes tracées sur ses cartes. Elles commencent aussi au sud de la Méditerranée, dans les pays voisins qui jouent, souvent dans l’ombre, le rôle de premiers remparts.
La Tunisie est devenue, de fait, l’un des principaux remparts maritimes de l’Europe face à la migration irrégulière. Mais ce rôle stratégique est-il reconnu à sa juste valeur ?
Depuis plusieurs années, les côtes tunisiennes sont au cœur de la lutte contre les traversées clandestines vers l’Italie. Les forces sécuritaires tunisiennes interceptent quotidiennement des embarcations, mobilisent des moyens humains et matériels considérables et assument une responsabilité qui dépasse largement ses propres frontières. En réalité, Tunis contribue à protéger une partie de la frontière extérieure de l’Union européenne.
L’épisode de Ceuta est venu rappeler que la pression migratoire ne connaît ni murs ni frontières fixes. Hier, c’était une enclave espagnole au Maroc ; aujourd’hui, c’est la Méditerranée centrale ; demain, d’autres routes pourraient apparaître. L’Europe est confrontée à un phénomène durable qui exige plus qu’une simple logique de contrôle : il nécessite une véritable stratégie commune avec ses voisins du Sud.
Mais dans cette équation, une question demeure : la Tunisie reçoit-elle une reconnaissance politique et économique à la hauteur de son engagement ?
Car derrière les opérations d’interception et les chiffres de la migration se cache une réalité souvent oubliée : contrôler les frontières maritimes a un coût. Cela nécessite des équipements, des patrouilles, de la formation, mais aussi une capacité d’accueil et de gestion des personnes interceptées. La Tunisie ne protège pas uniquement ses propres côtes ; elle contribue aussi à réduire la pression migratoire sur plusieurs pays européens, notamment l’Italie et la France.
La Tunisie a tout intérêt à renégocier les termes de cette coopération. Non pas dans une logique de confrontation avec le vieux continent, mais dans celle d’une reconnaissance mutuelle des intérêts et d’un partenariat plus équilibré. Cette renégociation devrait également prendre en considération les conséquences directes de cette mission sur la sécurité nationale tunisienne. Car en devenant un maillon essentiel du dispositif européen de contrôle migratoire, la Tunisie assume des risques qui dépassent largement la seule question des départs clandestins.
Le dossier des migrants en situation irrégulière présents sur le territoire tunisien illustre parfaitement cette réalité. La gestion de ces populations mobilise les forces de sécurité, les collectivités locales et les services publics, tout en alimentant des tensions sociales et des défis humanitaires complexes. En plus du lien quasi-automaique entre la migration et l’insécurité, il est légitime de constater que l’accumulation de ces défis exerce une pression croissante sur les capacités de l’État. La coopération migratoire ne peut donc plus être évaluée uniquement à l’aune du nombre d’embarcations interceptées ; elle doit aussi intégrer les coûts sécuritaires, économiques et sociaux supportés par la Tunisie ainsi que les menaces réelles qui planent sur la sécurité nationale.
Cette nouvelle approche devrait conduire à un partenariat plus ambitieux avec l’Union européenne. Au-delà du financement d’équipements ou des opérations de surveillance, elle devrait s’accompagner d’investissements dans les régions de départ, d’un soutien accru aux capacités institutionnelles tunisiennes, d’une coopération renforcée contre les réseaux criminels de traite des êtres humains et d’une meilleure répartition des responsabilités. La protection des frontières européennes ne peut reposer durablement sur un seul pays sans que celui-ci ne voie ses intérêts stratégiques pleinement pris en considération.
Car un principe simple devrait guider cette relation : celui qui protège une frontière stratégique doit être considéré comme un partenaire stratégique.
Après Ceuta, l’Europe devrait regarder vers le sud et comprendre une évidence : la frontière européenne ne commence pas seulement derrière les barrières de ses enclaves. Elle commence aussi dans les eaux tunisiennes.
Mustapha Machat



