
Par Mourad Ben Slimane
le système bancaire prospère de plus en plus en finançant l’État, et de moins en moins en finançant l’investissement.
une année a été généreuse : 899 MD de dividendes, soit plus de la moitié des bénéfices …!!
les crédits progressent de 3.1% ، alors que les dépôts augmentent de 7.4%
près de un dinar prêté sur sept pisé problème…
le nombre des comptes bancaires a diminué de 1.8% ( 10.5 millions )…Le cash et l économie informelle gagnent du terrain..
Bénéfices en hausse, solvabilité renforcée, dépôts en progression : le 15ᵉ rapport annuel de la BCT sur la supervision bancaire, publié hier le 4 novembre, dresse le portrait d’un secteur en bonne santé. Mais derrière les ratios rassurants se dessine une réalité plus dérangeante : le système bancaire prospère de plus en plus en finançant l’État, et de moins en moins en finançant l’investissement.
Chaque automne, le rapport de la BCT sur la supervision bancaire offre une radiographie précieuse d’un secteur qui irrigue — ou devrait irriguer — l’ensemble de l’économie tunisienne. L’édition consacrée à l’exercice 2025 ne déroge pas à la règle : elle rassure sur la solidité des banques. Elle inquiète, en revanche, sur leur utilité réelle pour la croissance.
Des profits qui tiennent bon
Les 22 banques résidentes ont dégagé un résultat net cumulé de 1 655 millions de dinars en 2025, contre 1 576 MD un an plus tôt, soit une progression de 5 %. Le produit net bancaire atteint 8 399 MD, en hausse de 4,7 %. Dix-sept banques ont terminé l’exercice dans le vert, avec un bénéfice cumulé de 1 778,7 MD, tandis que cinq établissements affichent des pertes totalisant 123,5 MD — un rappel que la bonne santé du secteur n’est pas uniformément partagée.
Côté actionnaires, l’année a été généreuse : 899 MD de dividendes, soit plus de la moitié des bénéfices (54,3 %), le reste étant mis en réserves. Le bilan agrégé des banques résidentes atteint 186 milliards de dinars, en hausse de 6,7 %.
Le Trésor, client préféré des banques
C’est dans la composition de ces profits que réside la véritable information du rapport. Les revenus du portefeuille d’investissement bondissent de 37,3 %, portés par les revenus des bons du Trésor, en hausse de 41,4 %. Dans le même temps, la marge d’intérêts globale — le cœur du métier bancaire, celui qui consiste à collecter l’épargne pour la prêter — recule de 14,9 %, soit 554 MD de moins. En cause : la faible dynamique du crédit et la réduction imposée des taux sur les crédits à long terme à taux fixe.
Autrement dit, les banques tunisiennes gagnent de moins en moins d’argent en prêtant aux entreprises et aux ménages, et de plus en plus en prêtant à l’État. Le modèle est confortable pour les bilans ; il l’est beaucoup moins pour l’économie productive.
Un crédit à l’investissement en panne
Les chiffres du crédit le confirment. L’encours des crédits à l’économie atteint près de 123 milliards de dinars à fin 2025, en hausse de 3,1 % seulement, alors que les dépôts progressent de 7,4 % pour atteindre 123 milliards. L’épargne afflue donc plus vite qu’elle n’est redistribuée.
Plus préoccupant encore : chez les entreprises privées, ce sont les crédits de court terme, destinés à la trésorerie et au fonctionnement courant, qui progressent (+4,8 %), tandis que les crédits à moyen et long terme — ceux qui financent les machines, les usines, les extensions — reculent de 0,5 %. Les entreprises empruntent pour tenir, pas pour investir. Le financement des entreprises et administrations publiques, lui, augmente de 7,5 %.
Les ménages ne sont pas mieux lotis. Leur endettement bancaire plafonne à 30,5 milliards de dinars et leur part dans le total des crédits recule à 24,8 %. Les crédits à l’habitat baissent de 1,3 % : signe d’un pouvoir d’achat sous pression et d’un accès au logement de plus en plus difficile.
Des fonds propres renforcés, des créances toujours lourdes
Sur le plan prudentiel, le constat est positif. Le ratio de solvabilité passe de 14,4 % à 15 % et le ratio de fonds propres de base de 11,7 % à 12,1 %. Les banques disposent de coussins confortables pour absorber d’éventuels chocs — fruit de la politique de la BCT, qui encadre depuis plusieurs années la distribution des dividendes et durcit les règles de provisionnement.
Mais l’ombre des créances non performantes plane toujours. Leur part dans le total des engagements s’élevait à 14,9 % à fin 2025 et a encore grimpé à 15,1 % à fin juin 2026, selon le Comité de surveillance macroprudentielle de la BCT. Près d’un dinar prêté sur sept pose problème : un fardeau qui pèse sur la capacité des banques à prendre de nouveaux risques, et qui renvoie aux difficultés persistantes des PME.
Inclusion financière : le recul qui interpelle
Un chiffre passé presque inaperçu mérite pourtant qu’on s’y arrête : le nombre de comptes bancaires a diminué de 1,8 % en 2025, revenant à 10,5 millions. À l’heure où la digitalisation et l’inclusion financière sont érigées en priorités nationales, ce recul pose question. Les Tunisiens se détournent-ils des banques ? Le cash et l’économie informelle gagnent-ils du terrain ?
Le reste du paysage financier
Le secteur compte au total 47 établissements : 29 banques agréées, dont 22 résidentes et 7 non résidentes, et 18 établissements financiers. Les banques islamiques voient leur produit net bancaire progresser de 12,8 % à 713 MD, mais leur résultat net recule de 16,1 % à 105 MD. Les sociétés de leasing affichent une bonne tenue, avec un produit net en hausse de 9,2 % à 340 MD et un résultat en progression de 12,5 %. Les banques non résidentes et les sociétés de factoring, en revanche, voient leurs résultats fondre, tandis que les établissements de paiement restent déficitaires.
Des banques solides… pour quoi faire ?
Le rapport 2025 dit vrai : le système bancaire tunisien est résilient, bien capitalisé et rentable. Mais la question que la BCT ne pose pas est celle qui compte le plus : à quoi sert un secteur bancaire solide s’il ne finance plus l’investissement ? Une banque qui préfère les bons du Trésor aux projets industriels fait un choix rationnel. Une économie entière qui fonctionne ainsi, elle, hypothèque sa croissance.
Le chantier est connu : désendetter l’État vis-à-vis du système bancaire, assainir les créances accrochées, redonner de l’appétit pour le risque productif. Tant que ces leviers ne seront pas actionnés, les rapports de supervision continueront de saluer la solidité des banques — pendant que l’investissement, lui, restera à quai.
Mourad Ben Slimane