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L’Engrenage de l’Asymétrie Totale

Par Jalel BEN ROMDHANE

UniversNews (TRIBUNE) – Depuis l’assassinat d’Ali Khamenei, les frappes américano-israéliennes s’abattent sur l’Iran, mais Téhéran ne répond pas comme attendu. Pas de frappes spectaculaires sur des porte-avions, pas de déclaration de guerre frontale. À la place, une stratégie méthodique : démonter, pièce par pièce, l’échafaudage qui soutient la puissance occidentale. Le territoire iranien est martyrisé, ses proxies saignent, et l’économie mondiale, elle, brûle à feu lent.

L’arithmétique de cette guerre est implacable. Un drone Shahed coûte 20 000 euros tandis qu’un missile Patriot ou Arrow, entre 2 et 3 millions. Chaque interception vide un peu plus les caisses américaines et celles de ses alliés de la région, tandis que les ateliers iraniens, dispersés et protégés, reconstituent leurs stocks dans l’ombre. La puissance a un prix mais la résilience, elle, se fabrique dans l’urgence, avec les moyens de bord. L’Iran a compris une chose : dans une guerre longue, ce n’est pas la technologie qui l’emporte, mais la capacité à tenir, à user, à épuiser.

Les frappes visaient aussi un objectif précis : les stocks d’uranium hautement enrichi qui ont servi de justification à l’attaque. Mais malgré l’intensité des bombardements, ces réserves restent introuvables, dispersées ou dissimulées dans des installations souterraines dont personne ne connaît vraiment l’architecture. Le cœur stratégique du programme nucléaire iranien demeure, pour l’instant, hors de portée.

Au Liban, le Hezbollah a rompu le cessez-le-feu et Israël répond par des frappes massives, une poussée vers le Litani, Dahiyeh vidé de ses habitants. Chaque bombardement étire un peu plus les lignes de l’armée, expose des failles logistiques et politiques de l’envahisseur. La conséquence de la énième agression est que les rues arabes s’emportent pour la « résistance » et que le fossé se creuse chaque jour de plus en plus.

Calcul froid de la Chine et de la Russie

Les monarchies du Golfe, qui voient des milliards de dollars d’investissements dans le tourisme et le soft power s’évaporer, sont entre le marteau des drones et l’enclume de populations de plus en plus « nerveuses ». À Tunis, l’inquiétude grandit et la hausse du diesel se profile, inexorable. Pas encore de pénuries, pas encore de files d’attente aux stations-service, mais la peur est là, sourde : et si la facture de cette guerre lointaine nous était présentée demain ? L’Occident commence à craquer, le Sud bascule.

Pendant ce temps, Pékin observe, impassible. La Chine condamne l’agression, propose sa médiation, et surtout protège le détroit d’Ormuz, par lequel transite 37 % de son pétrole. En coulisses, elle achète 80 % du brut iranien à prix cassés, glisse des technologies duales sous le radar des sanctions. Pas une seule troupe engagée, juste un calcul froid : chaque jour de ce conflit cloue un peu plus Washington dans le bourbier moyen-oriental, éloigne les États-Unis de l’Indo-Pacifique, et accélère l’effritement de l’hégémonie occidentale. La multipolarité n’est plus seulement un concept, elle devient un rapport de forces.

Moscou, de son côté, dénonce une « agression non provoquée », un « meurtre cynique ». Pas de livraison d’armes, mais un soutien diplomatique sans faille, des renseignements en temps réel sur les mouvements américains, et un soulagement : le baril à 85 dollars remplit les caisses du Kremlin, tandis que l’Occident se débat dans ses contradictions.

La vraie guerre, cependant, ne se joue pas seulement sur les champs de bataille. Elle se joue sur les marchés, dans les ports, dans les assurances maritimes qui explosent, dans l’inflation importée qui étouffe Tokyo, Tunis, Paris… L’Europe redoute l’inflation, l’Afrique et l’Asie du Sud voient se profiler famines et colère anti-occidentale.

Risque d’une catastrophe écologique majeure

Au cœur de cette équation énergétique se trouve aussi l’île de Kharg, principal terminal pétrolier iranien. Si cette infrastructure venait à être frappée ou incendiée, des millions de barils pourraient se déverser dans le Golfe, transformant la crise militaire en catastrophe écologique majeure. Une bombe environnementale en puissance, suspendue au-dessus d’une des routes maritimes les plus vitales de la planète.

Et à quelques dizaines de kilomètres de là se trouve le véritable nœud stratégique : le détroit d’Ormuz, point de transit entre l’Asie et l’Europe, par lequel transite près d’un cinquième du pétrole mondial (du gaz, de l’urée, etc.), Qu’il soit fermé, miné ou simplement menacé, et c’est toute l’économie planétaire qui vacille.

Pendant ce temps, Pékin et Moscou ne tirent pas un coup de feu. Ils n’en ont pas besoin. Ils vendent du grain, du gasoil, et surtout une promesse politique : la souveraineté, affranchie des conditionnalités occidentales.

Les États-Unis et Israël pourraient raser Natanz, Fordo, écraser le régime iranien. Mais à quel prix ? Une économie mondiale fracturée, une confiance Sud pulvérisée, une Europe au bord de la récession, un Golfe transformé en poudrière, et des populations, de Tunis à Jakarta, qui n’en peuvent plus de payer pour des guerres qui ne les concernent pas. Trump hurle à la reddition, on lui promet six mois d’enfer.

La leçon de ce siècle est cruelle : la force brute est un boomerang. Elle déchire ceux qui la brandissent autant que ceux qui la subissent. Une victoire militaire ? Peut-être. Mais le vainqueur sera aussi affaibli que le vaincu. Pendant ce temps, sur les cinq contient les rues murmurent : «Assez !».

Et dans l’ombre, Pékin et Moscou ramassent patiemment les cartes d’un ordre international en recomposition.

J.B.R.

Expert en finance alternative et stratégie durable

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