UniversNews (NAT – Analyse) – Le drame vécu par une adolescente de 15 ans à Mellassine n’est pas un simple fait divers. Il révèle un fléau qui a changé d’échelle et que le pays ne peut plus se contenter de contenir. Il nous dévoile, aussi, la face sombre et morbide d’un fléau qui a été introduit pour détruire notre société, nos enfants… et, par projection, tout notre tissu associatif et familial
Un drame qui dit tout
Tout avait commence par une invitation banale : une adolescente qui propose à une amie d’aller «changer d’air» autour d’un café. Elle prévient sa mère qui ne voyait pas d’inconvénient, qu’elle rentrera dans deux heures. Elle ne rentre pas. Au téléphone, sa voix est paniquée, puis c’est un inconnu qui décroche et profère des menaces.
Selon les éléments rapportés, la jeune fille aurait été attirée puis retenue durant deux longues journées, dans une habitation, où elle aurait subi multiples agressions sexuelles collectives ; ses blessures, notamment au foie, ont nécessité un passage en réanimation. Selon des témoignages qui circulent, l’intervention policière aurait été accueillie par des cocktails Molotov. Une source sécuritaire a démenti les rumeurs de décès ; deux personnes, dont un infirmier, ont été arrêtées et deux autres sont recherchées. Les premiers éléments de l’enquête situent les faits dans un contexte de consommation excessive de stupéfiants. Selon les premières informations, les auteurs présumés seraient eux-mêmes des mineurs… Et, cela se confirme, le constat est vertigineux et ahurissant : des enfants drogués qui détruisent un autre enfant.
Une déferlante en chiffres
En 2025, les services de sécurité ont traité 15 253 affaires de stupéfiants et arrêté 27 338 suspects, dont 10 592 dealers. En dix ans, plus de 821 tonnes de drogue ont été saisies, et sur 7,5 millions de comprimés confisqués pendant la décennie, près de 2,5 millions l’ont été sur la seule année 2025. Le nombre d’affaires a triplé depuis 2020, où l’on en comptait un peu plus de 5 000.
Autrefois, le pays enregistrait environ 2 000 dossiers par an. La Tunisie n’est plus un simple couloir de transit. Pour le ministère de l’Intérieur, une partie des comprimés qui traversent le pays y restent, ce qui a fait naître un véritable marché local du Lyrica. Ce marché vise les jeunes : 89 % des personnes impliquées ont entre 19 et 40 ans.
L’école en première ligne dans le viseur
La cible est désormais l’école. La plus grosse saisie de comprimés jamais réalisée dans le pays portait sur de la prégabaline destinée, selon une source judiciaire, à être écoulée en milieu scolaire. Quand un cachet devient aussi banal qu’un chewing-gum dans une cour de lycée, la violence qui l’accompagne finit par le devenir aussi.
Éradiquer : une exigence, pas un slogan
Face à cet état de fait alarmant, un seul horizon est acceptable : l’éradication. Aucune société ne peut se résigner à ce que ses enfants soient des proies ou des bourreaux. Mais l’honnêteté oblige à dire une chose : aucun pays au monde n’a fait disparaître la drogue. Ceux qui ont gagné du terrain n’y sont pas parvenus par la seule répression. Ils ont frappé les réseaux, soigné les dépendants et retiré aux jeunes les raisons de consommer. L’éradication est le cap, la réduction méthodique est le chemin.
Ce que d’autres pays ont réussi
Le Portugal : soigner plutôt qu’emprisonner. Dans les années 1990, environ 1 % des Portugais étaient dépendants à l’héroïne, ce qui avait déclenché une épidémie de VIH par injection. En 2001, le pays a dépénalisé l’usage et la possession pour consommation personnelle, tout en maintenant le trafic dans l’illégalité et en réorientant les moyens vers le soin. Les nouvelles infections au VIH liées à la drogue sont passées de 1 016 en 2001 à 30 en 2016, et la mortalité liée aux drogues est devenue cinq fois inférieure à la moyenne européenne. Pourtant, le problème n’a pas disparu : les décès repartent à la hausse, portés notamment par la cocaïne.
L’Islande : occuper la jeunesse avant que la drogue ne l’occupe. À la fin des années 1990, les adolescents islandais consommaient massivement alcool, tabac et cannabis. Plutôt que de multiplier les interdits, le pays a transformé leur cadre de vie : sport, musique, culture, présence parentale, enquêtes régulières et décisions locales. Selon Planet Youth, la part de jeunes consommateurs serait passée de 40 % à 5 % en vingt ans. La méthode est aujourd’hui exportée dans seize pays.
La Suisse : quatre piliers plutôt qu’un. À la fin des années 1980, jusqu’à mille personnes se retrouvaient chaque jour au Platzspitz de Zurich pour consommer, sur fond d’explosion du VIH et des surdoses. Le pays a alors bâti une politique reposant sur la prévention, la thérapie, la réduction des risques et la répression. Selon le Conseil fédéral, ces mesures ont nettement réduit les décès et les contaminations et rétabli l’ordre dans l’espace public. Là encore, sans victoire totale : l’usage de cannabis chez les adolescents reste une préoccupation.
L’Italie : frapper les réseaux au portefeuille. Face aux mafias, l’Italie a fait de la confiscation des biens criminels une arme centrale. Depuis 1996, une loi permet de réaffecter ces biens à des usages sociaux : écoles, coopératives, centres pour jeunes. Le trafic n’a pas disparu, mais l’argent du crime finance désormais des lieux qui lui disputent le territoire.
Ce que la Tunisie peut en retenir
Ces expériences n’ont pas été copiées telles qu’elles, et aucune ne se transpose mécaniquement. Leur leçon commune est pourtant claire : la répression seule déplace le problème, elle ne le règle pas.
Chez nous, la réforme avance trop lentement. Une proposition de loi déposée en février 2024 distingue enfin la consommation du trafic et durcit les peines aux abords des écoles. Une commission interministérielle prépare par ailleurs une refonte globale de la loi 52. Il faut aller plus loin et plus vite :
* une justice implacable contre les trafiquants et leurs patrimoines ;
* des soins accessibles dans chaque gouvernorat ;
* des écoles réellement protégées ;
* des maisons de jeunes, des stades et des activités dans les quartiers laissés à l’abandon, là où les réseaux recrutent faute de concurrence.
Ne pas détourner le regard
La colère qui submerge les réseaux sociaux est légitime. Elle doit devenir une exigence durable. Cette adolescente est toujours en vie. Le pays lui doit au moins de ne pas oublier quand l’émotion retombera, et de faire en sorte qu’il n’y ait pas de prochaine fois.
Mourad B. Slimane




