La banque ne finance plus seulement une institution sociale. Elle finance un portefeuille, une méthode de gestion du risque et un modèle économique !!
Comparaison avec les modèles marocains et égyptiens
Tunis – Univers News. Il y a encore quelques années, le monde bancaire et celui de la microfinance semblaient évoluer sur deux planètes différentes.
D’un côté, les banques : des bilans importants, des procédures lourdes, des exigences de garanties et une clientèle essentiellement structurée.
De l’autre, la microfinance : des petits entrepreneurs, des travailleurs indépendants, des activités informelles ou semi-formelles, des montants unitaires réduits et surtout un coût de distribution que les banques traditionnelles ont toujours eu du mal à absorber.
En 2026, les frontières commencent pourtant à bouger.
En quelques semaines, 250 Millions de dinars de financements syndiqués ont été mobilisés en Tunisie au profit d’Advans Tunisie et d’Enda Tamweel : 90 MDT pour Advans, arrangés par la BIAT avec QNB, l’ATB et Amen Bank, et 160 MDT pour Enda Tamweel, mobilisés par Amen Bank avec la BIAT, l’ATB et la BTK.
Deux opérations qui peuvent sembler techniques.
Elles racontent pourtant quelque chose de beaucoup plus profond sur l’évolution du système financier tunisien.
La banque tunisienne est-elle en train de découvrir que le microcrédit est finalement un marché bancaire… sans être obligée d’en faire elle-même ?
- Le paradoxe tunisien
Le paradoxe est saisissant.
Les banques disposent de réseaux, de systèmes d’information, de ressources financières et d’une expertise du risque considérables. Pourtant, elles ont historiquement éprouvé des difficultés à financer directement les plus petits acteurs économiques.
Pourquoi ?
Parce que financer un entrepreneur qui demande 10.000, 20.000 ou 30.000 dinars peut coûter presque aussi cher, en analyse, en suivi et en recouvrement, que financer une entreprise demandant plusieurs millions.
La microfinance a précisément construit son modèle autour de cette équation.
- Elle connaît le client.
- Elle connaît son activité.
- Elle connaît son environnement.
- Elle accepte de travailler avec des garanties différentes.
- Et surtout, elle a développé des méthodes de distribution et de recouvrement adaptées à une clientèle que la banque classique considère souvent comme trop coûteuse à servir.
La banque n’a donc pas nécessairement besoin de devenir microfinanceur.
Elle peut financer celui qui sait faire.
C’est exactement ce que semblent traduire les nouveaux financements syndiqués.
- Une industrie qui a changé d’échelle
Le mouvement n’aurait évidemment pas pris cette ampleur si la microfinance tunisienne était restée un marché marginal.
Les chiffres disponibles auprès de l’Autorité de contrôle de la microfinance montrent au contraire une activité qui a changé d’échelle.
À fin 2025, les institutions de microfinance comptaient plus de 856.000 clients actifs, pour un encours dépassant 3 Milliards de dinars, contre 2,56 Milliards un an auparavant.
Autrement dit, en une année, le marché a franchi un nouveau palier.
Mais le chiffre le plus intéressant n’est peut-être pas celui de l’encours.
C’est celui du risque.
Avec un portefeuille à risque à au moins un jour de retard qui s’établissait à 4,36 % en avril 2026, la microfinance tunisienne présente un profil suffisamment maîtrisé pour devenir une contrepartie intéressante pour les banques.
C’est là que se trouve probablement une partie de la réponse à l’appétit bancaire actuel.
La banque ne finance plus seulement une institution sociale. Elle finance un portefeuille, une méthode de gestion du risque et un modèle économique.
- Le Maroc : un miroir particulièrement instructif
Pour comprendre ce qui est en train de se passer en Tunisie, il suffit de regarder de l’autre côté de la frontière.
Au Maroc, la microfinance est devenue un véritable écosystème financier.
À fin 2025, le pays comptait dix associations de microcrédit. Leur encours brut atteignait 10,6 Milliards de dirhams, tandis que leur clientèle avoisinait 740.000 personnes. Mais surtout, 69 % des ressources des institutions marocaines de microfinance provenaient de l’endettement bancaire, dont 92 % auprès des banques locales.
Le chiffre est particulièrement révélateur.
Il signifie que la banque marocaine n’a pas attendu que la microfinance devienne une activité bancaire au sens strict pour entrer dans son financement.
Elle a choisi une autre voie :
Financer l’institution qui finance le client final.
Le modèle tunisien semble progressivement prendre une direction comparable.
Mais avec une différence importante : le marché marocain est aujourd’hui beaucoup plus structuré et concentré. Les trois premières institutions représentent 96 % de la distribution des crédits et les cinq premières près de 99 %.
Autrement dit, la consolidation du secteur finit par créer des contreparties suffisamment importantes pour intéresser les grandes banques.
Le Maroc montre aussi les limites du modèle
Il serait toutefois dangereux de ne retenir du Maroc que la croissance.
Le secteur marocain a enregistré en 2025 une hausse de son encours, mais également une baisse du nombre de clients, une dégradation de la rentabilité et une légère progression du taux de risque à 4,8 %. Le résultat net cumulé du secteur a reculé à 164 Millions de dirhams contre 248 Millions en 2024.
Le message est important pour la Tunisie.
La croissance de l’encours ne signifie pas automatiquement amélioration du modèle économique.
Lorsqu’un secteur grossit, les banques arrivent.
Mais lorsqu’elles arrivent, elles regardent également les marges, le risque, la concentration, la qualité du portefeuille et la capacité de remboursement.
La microfinance cesse alors progressivement d’être uniquement une politique d’inclusion.
Elle devient une classe d’actifs.
- L’Égypte a choisi une autre architecture
L’Égypte offre une autre comparaison intéressante.
Le secteur y est beaucoup plus massif. Selon l’Autorité de régulation financière égyptienne, environ 3,6 Millions de personnes bénéficiaient de la microfinance en 2025, pour un financement total d’environ 56,2 Milliards de livres égyptiennes.
Surtout, le cadre égyptien a explicitement permis aux banques de participer au financement des institutions de microfinance.
Le système est même lié à la politique de financement des PME : les banques peuvent prendre en compte certains financements accordés aux IMF dans le cadre de leurs obligations, mais la part pouvant être satisfaite par l’investissement dans les IMF est désormais plafonnée à 2,5 %.
Le raisonnement est clair :
La banque peut contribuer à l’inclusion financière sans nécessairement devenir elle-même opérateur de microfinance.
Mais l’Égypte montre également que lorsque le secteur prend de l’ampleur, le régulateur renforce rapidement son contrôle.
En 2025, l’autorité égyptienne a ainsi suspendu pendant un an l’acceptation de nouvelles demandes de licences pour certaines activités de microfinance et de financement à la consommation, afin notamment d’évaluer la solvabilité des opérateurs existants.
La croissance oui.
Mais pas à n’importe quel prix.
- La vraie question tunisienne : rendement ou inclusion ?
C’est ici que le débat tunisien mérite d’être déplacé.
On présente souvent le rapprochement entre banques et microfinance comme une victoire de l’inclusion financière.
C’est vrai.
Mais ce n’est pas toute l’histoire.
Une banque qui prête 50 ou 100 Millions de dinars à une institution de microfinance ne fait pas nécessairement de la philanthropie.
Elle cherche d’abord une rémunération de son capital, avec un niveau de risque qu’elle estime acceptable.
Et c’est précisément parce que le risque est mutualisé et que l’institution de microfinance connaît le client final que l’opération peut devenir attractive.
Le social et le financier se rejoignent. Mais ils ne poursuivent pas exactement le même objectif.
La question essentielle devient alors :
Combien de la valeur créée par la chaîne bancaire–microfinance revient réellement au dernier maillon, celui qui emprunte ?
C’est probablement la question que le débat tunisien devrait désormais poser.
Le prêt syndiqué : le nouveau produit à trois étages
Les opérations récemment réalisées présentent également un intérêt du point de vue bancaire.
- Le financement syndiqué permet à plusieurs banques de se partager le risque.
- Une banque peut prendre le rôle de chef de file et d’arrangeur.
- Les autres participent au financement.
- L’institution de microfinance obtient une enveloppe importante.
Et chacun y trouve son compte.
Ce montage présente un avantage évident : la banque n’a pas à construire un réseau de microcrédit, recruter des agents de terrain ou gérer directement des centaines de milliers de petits dossiers.
Elle finance l’infrastructure qui possède déjà ce savoir-faire.
C’est une forme de sous-traitance du dernier kilomètre du crédit.
Et cette expression résume peut-être mieux que toute autre le changement en cours.
Mais pourquoi ne pas simplement acheter les institutions ?
C’est précisément ici que l’expérience tunisienne devient intéressante.
- Le financement bancaire semble relativement bien accepté.
- L’entrée directe au capital est beaucoup plus complexe.
L’épisode UBCI–DAAM Tamweel en fournit une illustration.
L’UBCI avait annoncé en 2025 un projet de prise de participation majoritaire dans le Centre Financier aux Entrepreneurs, connu sous l’enseigne DAAM Tamweel. L’opération n’a finalement pas obtenu le feu vert du régulateur et a été abandonnée.
Le message du marché est donc assez clair :
On peut financer la microfinance sans nécessairement pouvoir la contrôler.
Cette distinction n’est pas anodine.
Elle signifie que le régulateur tunisien semble vouloir préserver une séparation entre le métier bancaire et celui de la microfinance, même si les deux univers deviennent financièrement de plus en plus interdépendants.
- Une frontière qui pourrait pourtant devenir floue
À terme, la question pourrait devenir plus complexe.
- Que se passera-t-il lorsque les banques financeront massivement les IMF ?
- Que se passera-t-il lorsque ces mêmes banques proposeront leurs services numériques aux clients de la microfinance ?
- Et lorsque les données de paiement, les historiques de crédit et les comportements financiers permettront de mieux connaître ces clients ?
La frontière entre le client bancaire et le client de la microfinance pourrait progressivement disparaître.
Le véritable enjeu ne sera alors plus seulement le financement.
Ce sera la donnée.
Celui qui maîtrise la relation client, l’historique de remboursement et les flux financiers possède une information considérable sur le risque.
La microfinance pourrait donc devenir, pour les banques, bien plus qu’un simple débouché de financement.
Elle pourrait devenir une porte d’entrée vers plusieurs centaines de milliers de nouveaux clients.
- La Tunisie doit éviter le piège du Maroc
Le Maroc montre qu’un secteur peut atteindre des volumes considérables tout en devenant extrêmement concentré.
L’Égypte montre qu’un marché peut connaître une croissance spectaculaire tout en nécessitant un renforcement régulier de la supervision.
La Tunisie dispose donc d’une opportunité.
Mais elle doit éviter de confondre trois notions : Croissance de l’encours, rentabilité des institutions et inclusion financière.
Ce ne sont pas nécessairement les mêmes choses.
- Une microfinance qui augmente son encours de 20 % n’est pas automatiquement plus inclusive.
- Une banque qui finance une institution de microfinance n’est pas automatiquement une banque socialement responsable.
- Et un client qui obtient facilement un crédit n’est pas nécessairement un client mieux financé.
- Le prochain débat sera celui du prix
Le plafonnement des taux de la microfinance décidé fin 2025 par les autorités tunisiennes donne d’ailleurs une indication importante.
Le régulateur ne regarde plus uniquement l’accès au crédit.
Il commence à regarder le prix du crédit.
Et c’est probablement là que se jouera la prochaine bataille.
Car si les banques arrivent dans la chaîne de financement avec leurs propres exigences de rendement, si les institutions de microfinance doivent rémunérer leurs ressources, si les coûts de distribution restent élevés et si le risque doit être couvert, la question finale sera inévitable :
Qui paiera la facture ?
- L’institution ?
- La banque ?
- Ou l’emprunteur final ?
- La banque a trouvé le chemin de la microfinance. Reste à savoir jusqu’où elle ira.
Le mouvement actuel ne constitue probablement pas une parenthèse.
Les banques tunisiennes disposent de ressources, cherchent des emplois rentables et doivent élargir leur clientèle.
Les institutions de microfinance disposent, elles, d’un réseau, d’une expertise de terrain et d’un portefeuille de plusieurs centaines de milliers de clients.
Les intérêts sont donc appelés à se rapprocher.
Le Maroc montre que cette complémentarité peut devenir structurelle.
L’Égypte montre qu’elle peut être intégrée aux politiques nationales d’inclusion financière.
La Tunisie semble désormais entrer dans cette phase.
Mais une question restera centrale.
Les banques sont-elles en train de financer la microfinance parce qu’elles croient à l’inclusion financière… ou parce qu’elles viennent de découvrir que le « petit client » peut finalement être un bon client ?
La réponse sera probablement un peu des deux.
Et c’est précisément ce qui rend le phénomène intéressant.
Car derrière les 250 Millions de dinars de prêts syndiqués annoncés en quelques semaines, ce n’est peut-être pas seulement la microfinance qui change.
C’est la banque tunisienne qui commence, enfin, à regarder le dernier kilomètre du financement comme un marché à part entière.




