
Par Jalel BEN ROMDHANE
Tunis, UniversNews (Tribune) – Nous inventons, mais nous ne valorisons pas. Nous formons, mais nous exportons nos talents. C’est là tout le paradoxe tunisien : un pays qui progresse dans les classements mondiaux de l’innovation —76ᵉ sur 133 économies selon le Global Innovation Index 2025— mais dont l’investissement en recherche et développement ne dépasse pas 0,75 % du PIB, loin des 5,21 % de la Corée du Sud. Et pourtant, le génie créatif existe bel et bien. La Tunisie figure au 6ᵉ rang parmi les 37 économies à revenu intermédiaire inférieur pour l’innovation globale, selon l’OMPI. C’est un signe fort : la matière grise ne manque pas, mais elle n’alimente pas encore un modèle économique structuré. Nous produisons des idées, mais pas encore de la valeur, ni de la croissance. Ce constat traduit une tension profonde : faut-il continuer à protéger nos secteurs traditionnels, fruits d’un modèle de sous-traitance bien huilé, ou oser la rupture et s’engager sur la voie de la “destruction créatrice”, chère à Schumpeter et revisitée par Philippe Aghion, prix Nobel d’économie 2025 ? Car, comme il le rappelle souvent, « l’innovation rend obsolètes certains modèles, mais c’est précisément ce processus qui alimente la croissance durable ».
Un modèle économique à bout de souffle
Pendant des décennies, la Tunisie a bâti sa compétitivité sur un modèle clair : main-d’œuvre qualifiée, proximité de l’Europe, coût maîtrisé. Ce positionnement a permis de créer de l’emploi et d’attirer des investissements directs étrangers, mais il nous a aussi enfermés dans une logique de dépendance technologique et d’intégration incomplète. Tant que la conception, la marque et la propriété intellectuelle se décident ailleurs, nous restons des exécutants, pas des initiateurs. Or, l’économie mondiale a basculé. L’avantage compétitif ne se mesure plus au coût de l’heure de travail, mais à la vitesse d’adaptation, à la maîtrise des données, à la capacité d’innover dans les technologies propres, l’intelligence artificielle ou les biotechnologies. Dans ce nouvel ordre économique, l’innovation n’est plus une option : c’est une condition de survie.
Des signaux d’espoir bien réels
Malgré ces freins, la Tunisie bouillonne. En 2025, on compte des centaines de start-up actives, de PME innovantes. Il y a aussi des réussites incontestables du fait de compatriotes comme InstaDeep ou Cumulus Water (qui transforme l’humidité de l’air en eau potable) et bien d’autres en devenir qui prouvent qu’un écosystème local structuré peut produire de véritables innovations de rupture. Partout dans le pays, des structures d’accompagnement (incubateurs) –SSO– et des pôles (technopoles) émergent. Ces hubs créent un maillage nouveau, une dynamique de terrain où chercheurs, ingénieurs et entrepreneurs se croisent. C’est une effervescence encore fragile, mais porteuse d’un message fort : la Tunisie peut devenir un acteur technologique régional crédible.
Trois leviers pour changer d’échelle
Ces leviers sont issus du livre blanc sur la valorisation du transfert technologique, que j’ai coordonné, et qui compare les modèles français, américain et turc tout en proposant une gouvernance adaptée à notre réalité :
1. Réinventer les bureaux de transfert technologique au sein des institutions (université, centre de recherche, etc.) qui ne doivent plus se limiter à gérer des formalités administratives, mais devenir des pépinières de deep-tech, capables d’accompagner les chercheurs de la création d’entreprise jusqu’à sa phase d’entrée sur le marché. Chaque institution universitaire tunisienne devrait se fixer un objectif simple et mesurable : une startup issue de ses laboratoires chaque année.
2. Adopter une loi inspirée du modèle américain (Bayh-Dol) qui donnerait aux universités la propriété intellectuelle de leurs inventions et encouragerait les chercheurs à devenir entrepreneurs. Avec des incitations fiscales adaptées —partage des revenus issus des brevets, exonérations sur les revenus de transfert—, la recherche publique pourrait devenir un moteur d’innovation privée.
3. Créer un fonds de l’Innovation. A contrario de l’expérience des fonds d’amorçage, il s’agit d’un fonds unique doté annuellement, qui rassemblerait l’État, les bailleurs nationaux et la diaspora autour d’un objectif clair : financer les technologies stratégiques — intelligence artificielle, biotechnologie, énergies vertes, technologies médicales. Ce fonds ne serait pas une structure administrative, mais un bras financier d’un État partenaire, qui assume un rôle de catalyseur.
Ce que nous enseigne le Prix Nobel 2025
Le prix décerné à Joël Mokyr, Philippe Aghion et Peter qui ont démontré que la croissance de long terme résulte d’innovations verticales, de qualité et qui créent une double dynamique. Elle est positive d’un côté, parce que la nouvelle technologie accroît la productivité. Mais elle est aussi négative, puisqu’elle détruit les profits des producteurs en place et des emplois. Pour Aghion, « l’innovation exige des institutions capables de comprendre et d’accompagner le changement. »
Cette phrase résonne particulièrement pour la Tunisie. Nos universités, nos banques, nos structures publiques doivent devenir des plateformes apprenantes, capables de coopérer, de prendre des risques, de partager la valeur créée.
Nous avons des atouts, une jeunesse éduquée et connectée souvent plus audacieuse qu’on ne le croit, une diaspora expérimentée qui a réussi dans les grands écosystèmes internationaux et une position géographique unique, au cœur de la Méditerranée qui nous permet de relier Afrique et Europe. Ce potentiel, il faut maintenant le valoriser par la libération des initiatives institutionnelles, la valorisation de l’échec, car l’innovation n’avance que par essai et erreur et accélérer l’ouverture de nos secteurs traditionnels à la transformation numérique et verte, pour qu’ils deviennent eux aussi des terrains d’innovation.
Innover ce n’est pas renier notre passé industriel, c’est le réinventer. C’est faire évoluer nos métiers, nos produits et nos organisations vers des modèles à forte valeur ajoutée. Nos entreprises textiles peuvent devenir pionnières du textile circulaire ; nos PME mécaniques peuvent produire des composants pour la mobilité électrique ; nos ingénieurs peuvent développer des solutions souveraines d’intelligence artificielle etc.
Un choix de société
La Tunisie se trouve à un moment décisif : Poursuivre la voie de la sous-traitance, c’est accepter de dépendre des décisions d’autrui. Choisir l’innovation, c’est parier sur notre intelligence collective et sur la capacité de nos institutions à s’adapter.
À nous de transformer nos brevets en entreprises, nos startups en champions, et notre inventivité en souveraineté.
J.B.R.
Expert en finance alternative



