
« Tout le monde sait… » Mais rien ne change réellement.
UniversNews – Le décès tragique du juge Slim Medini dans un accident de la route, à seulement 46 ans, agit comme un électrochoc. Au-delà du drame humain, il remet brutalement au centre du débat une réalité que les Tunisiens dénoncent depuis des années : la dérive dangereuse d’une partie du transport collectif, notamment des taxis collectifs et des louages, devenus pour beaucoup synonymes de peur et d’imprudence sur les routes.
Les images de l’accident et l’ampleur des dégâts laissent peu de place au doute : l’excès de vitesse n’est plus une hypothèse, mais une constante. Dans les zones urbaines comme sur les grands axes, certains conducteurs roulent comme si le Code de la route était une simple suggestion. Dépassements hasardeux, slaloms entre les voitures, arrêts brusques, circulation à contresens — parfois même sur l’autoroute — sous l’œil des caméras, sans que cela ne semble entraîner de conséquences dissuasives.
Le problème dépasse la simple responsabilité individuelle. Le transport collectif n’est pas toujours l’affaire d’un chauffeur isolé luttant pour survivre. Il s’agit souvent d’un secteur structuré autour de sociétés ou de propriétaires disposant de véritables flottes de véhicules. Derrière le volant, certains conducteurs adoptent des comportements quasi agressifs, encouragés par une logique de rendement : plus de rotations, plus de recettes, au mépris de la sécurité. Cette pression économique, réelle, ne saurait toutefois justifier la mise en danger systématique des passagers et des autres usagers de la route.
Une question dérangeante se pose alors : comment des véhicules cumulant parfois des centaines de contraventions continuent-ils à circuler normalement et à renouveler chaque année leurs documents administratifs ? Comment expliquer que des chauffeurs connus pour des infractions répétées restent en activité sans suspension durable ? L’impression d’impunité est devenue si forte que certains conducteurs eux-mêmes affirment que « tout le monde sait » mais que rien ne change réellement.
Sur le plan juridique, le débat mérite d’être posé sans tabou. Lorsque la vitesse excessive et le comportement dangereux deviennent une habitude, dans des zones densément peuplées, peut-on encore parler de simple négligence ? Un conducteur professionnel sait pertinemment qu’un choc à grande vitesse peut tuer. À partir du moment où il persiste malgré cette conscience du risque, la frontière entre faute d’imprudence et acceptation du risque mortel devient floue. Le droit comparé a déjà exploré cette évolution, notamment avec la montée des contentieux liés à la circulation automobile.
Certains avancent que le transport collectif soulage une crise structurelle du transport public. C’est vrai. Mais cette utilité sociale ne peut se transformer en immunité. Aucun secteur ne doit être au-dessus de la loi. La véritable catastrophe ne serait pas seulement la répétition des accidents, mais l’acceptation silencieuse d’un désordre routier devenu banal.
Aujourd’hui, la mort du juge Slim Medini impose une réflexion nationale. Qui contrôle réellement ce secteur ? Qui ferme les yeux ? Qui bénéficie de cette tolérance ? Tant que ces questions resteront sans réponses claires, les routes tunisiennes continueront d’être le théâtre d’accidents de plus en plus graves.
La sécurité routière n’est pas un slogan. C’est une responsabilité politique, administrative et pénale. Chaque jour d’inaction coûte des vies.
KS



