
Par Ridha Zahrouni Président de l’Association tunisienne des parents et des élèves
Depuis 1992, l’Organisation de Coopération et de Développement Économiques (OCDE) met en œuvre le Programme International pour le Suivi des Acquis des élèves (PISA). Ce programme est devenu, depuis, la référence internationale dans le domaine de l’évaluation de la qualité, de l’équité et de l’efficacité des systèmes éducatifs nationaux à dispenser les compétences requises aux jeunes. En se référant aux systèmes les plus performants, ce programme ambitionne d’aider les gouvernements, les décideurs et les professionnels de l’éducation à réfléchir à des politiques appropriées, efficaces et équitables, afin de les adapter et les appliquer à leur propre système éducatif.
La Tunisie, qui a participé à ce programme en 2012, s’est classée 60e sur les 65 pays et économies ayant pris part à cette enquête. Le fait le plus significatif, lorsqu’on évoque un processus d’enseignement censé favoriser la production d’une élite, est de réaliser que cette enquête constate que la Tunisie produit 3 fois plus de mauvais élèves que la moyenne de l’OCDE, et 18 fois plus que Shanghai. À l’inverse, la moyenne de l’OCDE produit 16 fois plus de bons élèves que la Tunisie, et Shanghai 70 fois plus que nous. Plus alarmant encore : la Tunisie produit 84 fois plus d’élèves de bas niveau (le niveau 2 dans la classification PISA) qu’elle ne produit d’élèves de bon niveau (les niveaux 5 et 6). En d’autres termes, si l’on se comparait uniquement à la moyenne de l’OCDE, et si notre système éducatif fonctionnait correctement, nous devrions avoir un taux de réussite supérieur à 90 % dans tous nos examens nationaux, dont la moitié atteindrait le niveau des collèges et des lycées pilotes, soit environ 90 mille bons élèves pour chaque niveau contre 5 à 6 mille actuellement. Vous imaginez bien le potentiel qu’on est en train de gâcher depuis trois décennies. J’ai personnellement analysé les résultats de l’examen de clôture de la phase préparatoire (le concours du Neuvième) de cette année 2026. Il en ressort qu’il nous faut au moins 13 élèves inscrits pour obtenir 1 élève qui réussit l’examen, et 60 élèves si l’on veut que ce dernier soit orienté vers un lycée pilote (contre un ratio de 1 pour 84 selon les critères PISA). En termes de pourcentages, sur 100 élèves, nous n’avons que 8 élèves qui ont une forte probabilité de réussir l’examen, parmi lesquels seuls deux seront orientés vers les lycées pilotes.
Ce que nous ignorons
Je comprends parfaitement qu’un parent encourage le circuit pilote : soucieux de l’intérêt de ses enfants, il cherche ce qu’il croit le mieux pour eux, il veut que son enfant aille le plus loin et le plus haut dans ses études. Il va même jusqu’à exprimer son refus lorsque la tutelle décide d’assouplir les conditions d’accès à ces établissements. Mais je me sens consterné quand un spécialiste fait l’éloge d’un processus discriminatoire par excellence — qui l’est dès l’étape de la simple candidature — et qu’il ignore totalement les effets néfastes que ce système est en train de produire sur l’ensemble de notre système d’éducation. Il se base uniquement sur des approximations, des aprioris, des sentiments, et peut être sur des souhaits et des attentes qu’il espère les voir se réaliser.
Je vous invite à imaginer tout simplement un dispositif qui booste une poignée d’élèves, pas plus de 2.5 % des effectifs globaux, pour concourir aux mêmes examens nationaux face à des candidats issus d’un circuit public parallèle, lésés et désavantagés sur tous les plans. Une poignée d’élèves qu’on risque de perdre par la suite dans le cadre de la fuite de nos cerveaux. Ma consternation est d’autant plus grande que l’on reste encore muet face à cette amère réalité.
Dès lors, pour moi, le processus des établissements pilotes fait également partie des causes de la ruine de notre système éducatif. On a l’impression qu’il pousse l’ensemble vers le haut, alors qu’il provoque exactement le contraire : il inhibe toutes les chances de ceux — et ils sont nombreux — qui n’ont pas les moyens matériels d’accéder à l’excellence.
Pourquoi le Ministère reste-t-il muet sur les performances du secteur privé ?
Lors de la proclamation des résultats du baccalauréat, et même bien avant, lors de la communication des informations relatives à l’examen notamment celles se rapportant à la répartition des candidats, le Ministère nous avait habitués à préciser la part du secteur privé. Il mettait alors l’accent sur ses taux de réussite qui sont, logiquement, moins performants que ceux du public. Ce n’est pourtant pas le cas pour les examens de clôture des phases primaire et préparatoire.
De toute évidence, le secteur privé est en train de réaliser de bons résultats. C’est ce qui ressort de la lecture de certains tableaux de répartition des taux de réussite par collège, ainsi que de quelques listes d’élèves orientés vers les collèges pilotes, communiquées par certaines directions régionales de l’éducation. C’est tant mieux pour nos enfants qui réussissent et pour les parents qui consentent à ces sacrifices.
Toutefois, il y a lieu de préciser qu’une partie des élèves du privé orientés vers les lycées pilotes sont issus des collèges pilotes, eux-mêmes initialement formés dans le secteur privé. Ce sont ces mêmes élèves qui feront partie des bacheliers des lycées pilotes et qui réussiront le baccalauréat avec de brillants résultats. Cela m’amène à souligner que le secteur privé, outre ses propres performances, améliore concrètement celles du secteur public. En définitive, c’est l’ensemble de notre système éducatif qui est gagnant chaque fois qu’un élève de plus réussit son examen.
S’il convient d’expliquer cette évidence toute simple, ce n’est pas pour attribuer un mérite particulier au secteur privé — qui se doit d’être performant pour survivre — mais bien pour attirer l’attention sur la gravité de la situation si le ministère de l’Éducation ne tient pas compte de ces données dans son analyse des résultats du secteur public et de ses performances et dans les statistiques qu’il nous communique.
Car, en toute logique, notre école publique qui se doit d’être gratuite ne l’est désormais plus que de nom. Pour qu’un enfant réussisse aujourd’hui, il faut que sa famille ait les moyens d’investir tout au long de sa scolarité, soit dans soit dans les cours particuliers, soit dans l’enseignement privé et les cours particuliers. On imagine aisément la grande difficulté d’une telle entreprise quand le salaire moyen du Tunisien tourne autour de mille dinars par mois et que son pouvoir d’achat ne cesse de s’effriter. Je rappelle qu’en août 2023, lors de la célébration de la Journée du savoir le Président de la République a explicitement précisé que la carte des taux de réussite aux examens nationaux se superposait exactement à la carte de la pauvreté du pays.



