TRIBUNEGros plan

L’enseignement supérieur pris en tenaille entre deux impératifs contradictoires

Par Moncef Khemiri Conseiller général d’orientation 

La remise de toutes les opérations relatives à l’orientation et la réorientation universitaires était motivée  d’après les hauts responsables du ministère de tutelle- par le réaménagement des parcours LMD à l’aune des bouleversements remarquables que connaît le marché de l’emploi aussi bien national que mondial. Les résultats furent visibles dans le nouveau guide de l’orientation universitaire (aujourd’hui entre les mains des nouveaux bacheliers 2026 qui s’apprêtent à remplir leurs fiches de choix entre le 27 et le 31 de ce mois) et se manifestent notamment à travers les nouveaux parcours restructurés afin de mieux les adosser aux besoins du marché du travail et les optimiser pour garantir une meilleure insertion des futurs diplômés.

La physique numérique, l’intelligence artificielle, le cloud computing, la nouvelle école nationale d’ingénieurs de La Manouba et le HIDE de Bab Saadoun dont les cours sont totalement enseignés en anglais, l’informatique décisionnelle, la data sciences, la chimie-biologie, la bioinformatique, etc… sont toutes de nouvelles spécialités proposées aux nouveaux bacheliers pour l’année universitaire 2026/2027 pour tenter d’aligner l’offre de formation de l’enseignement supérieur aux exigences émergentes de l’emploi.

Les restructurations engagées au sein de l’enseignement supérieur répondent à une ambition centrale : renforcer l’employabilité des futurs diplômés en réajustant les contenus pédagogiques et en revisitant certaines filières. Les institutions cherchent à réduire le décalage entre les compétences académiques et les exigences réelles du monde socio-économique. Cette dynamique d’adaptation continue garantit non seulement une insertion professionnelle plus fluide et durable pour les étudiants, mais permet également aux cursus universitaires de rester en phase avec les mutations rapides du marché du travail. Toutefois, nous aurions souhaité que cette refonte de certains cursus exigée par les aléas du monde de travail et les implications de la prolifération des applications IA, soit plus globale de façon à toucher les domaines de spécialisation qui sont l’apanage du plus grand de bacheliers en Tunisie, à savoir les bacheliers économie et gestion (23000 admis) et les bacheliers Lettres (11200 admis), soit la moitié du total des bacheliers tunisiens cette année, si l’on veut vraiment placer l’insertion des diplômés du supérieur au cœur de la stratégie nationale en la matière.

Le périmètre des restructurations n’est donc pas équitable. La focalisation quasi exclusive sur les filières scientifiques et technologiques, notamment sous la poussée de l’IA, au détriment des humanités, des sciences sociales et des langues soulève de réelles inquiétudes. A l’heure où l’IA bouscule et bouleverse de fond en comble les enjeux économique et sociétaux, ce sont précisément la pensée critique, l’éthique et la maîtrise des langues qui s’avèrent indispensables pour éclairer et encadrer ces mutations inéluctables en matière de technologie. Un tel clivage regrettable occulte la complémentarité entre technologie et sciences humaines surtout qu’on se rend compte que la filière mathématiques n’est plus aujourd’hui ce qu’elle était il y a une vingtaine d’années. Les bacheliers Maths ne représentent aujourd’hui que 8.46% (6654/78579 admis) du total des bacheliers tunisiens. Cela laisse entendre que l’on perdrait doublement : une grande masse d’élèves trouvent refuge dans des filières sans grands horizons à l’université et dont les parcours d’accueil ne connaissent réellement aucun effort de restructuration contre des filières scientifiques qui n’attirent pas grand monde tellement elles sont sélectives et dont les programmes au secondaire reposes sur des acquis antérieurs défaillants.

En définitive, l’enseignement supérieur tunisien se trouve aujourd’hui à la croisée des chemins, pris en tenaille entre deux impératifs contradictoires : s’adapter en temps réel aux soubresauts d’un marché du travail fébrile et obsédé par les compétences technologiques, tout en accueillant des étudiants souvent insuffisamment armés par l’enseignement secondaire pour naviguer dans ces parcours restructurés. Résoudre ce grand écart ne pourra se faire en sacrifiant les humanités ou en cédant au seul utilitarisme économique. Le véritable défi des universités de demain sera de concilier flexibilité professionnelle et accompagnement pédagogique, afin d’offrir une formation qui ne se contente pas de répondre aux besoins immédiats des entreprises, mais qui donne à chaque étudiant , quelles que soient ses lacunes initiales, les outils d’une pensée critique, autonome et capable de s’adapter à des contextes changeants sans cesse.

Articles similaires

Bouton retour en haut de la page