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Le financement alternatif n’est pas une option en Tunisie, c’est une nécessité absolue.

Jalel Ben Romdhane, expert en entrepreneuriat et stratégie 

Tunis – Univers News.  vous êtes Operating Partner, impliqué dans la vie de l’écosystème entrepreneurial avec une longue expérience en transformation, gouvernance et levées de fonds,vous êtes aujourd’hui une voix écoutée sur le financement alternatif. Comment en êtes-vous

arrivé à vous spécialiser dans ce domaine ?

Jalel Ben Romdhane : Ma spécialisation est le fruit de trois constats accumulés sur le terrain. Le premier, c’est l’existence d’un gap de financement criant en Tunisie : beaucoup d’entreprises et de startups technologiques, notamment celles qui travaillent sur l’IA, n’arrivent pas à lever des fonds par les canaux traditionnels. Je l’ai observé de très près en accompagnant des PME et des scale-up. Le deuxième constat vient des missions de restructuration industrielle, qui m’ont montré que l’innovation et l’adaptation ne pouvait pas attendre les circuits bancaires classiques ni les fonds d’investissement locaux, souvent trop lents et trop conservateurs.Enfin, le travail sur le transfert de technologie, ainsi que mes interventions régulières m’ont confirmé que le financement alternatif était la clé pour déverrouiller le potentiel tunisien. Aujourd’hui, je combine cette expertise terrain en levées de fonds et en gouvernance avec un plaidoyer actif pour accélérer notre écosystème.

Est-ce le capital risque tunisien était « en décalage » avec les

besoins des startups tech. ?

 Le problème est avant tout structurel. Les banques tunisiennes exigent systématiquement des garanties immobilières, ce qui est tout simplement impossible pour un projetinnovant en intelligence artificielle dont le capital et la valeur sont 100% immatérielles. De leurcôté, les fonds de capital risque locaux, une dizaine au maximum, investissent à près de 90% dansl’immobilier ou le commerce traditionnel, très peu dans la technologie et les startups en raison de contraintes fiscales aussi. Il y a quelques fonds libres dédiés qui commencent à entrer en activité, avec un impact limité. Le résultat est concret : plusieurs startups qui développent des solutions d’IA

ont dû lever à l’étranger, faute de trouver des investisseurs locaux. Naturellement, la valeur ajoutée et le potentiel d’employabilité demeure dans le pays qui a financé la startup…Dans ce contexte, le potentiel du crowdfunding, notamment le crowdequity, reste également sous-utilisé (le contexte réglementaire y participant). Une révision de la chaîne de valeur du capital risque de la collecte de fonds à la sortie, en passant par l’accompagnement, demeure la première des priorités.

 Quels mécanismes alternatifs recommandez-vous spécifiquement pour les projets en intelligence artificielle ?

 Si je devais les classer par efficacité pour les jeunes entrepreneurs en IA, je placerais en tête les subventions publiques. Des dispositifs qui offrent des montants significatifs, entre 50 000 et 500 000 dinars, sans dilution du capital, est particulièrement précieux pour des startups en phase de lancement. Cela permettrait de faire avancer la startup vers un MVP (minimum viable product) voire de la traction (ventes), avec pour résultat une valorisation supérieure et confirmée et des perspectives de levées plus ouvertes y compris sur le marché local.En deuxième position, je placerais les fonds de la diaspora. Avec 1,5 million de Tunisiens à

l’étranger, dont beaucoup dans le secteur technologique, ce réservoir représente une opportunitémajeure en apport financier mais surtout en savoir-faire et en network. Ce pourrait être un fonds enco-investissement (FCPR ou un autre véhicule), où l’état co financerait la startup à la même hauteur

que le montant investi par la diaspora. Ainsi l’investissement et l’intégration de compétencesreconnues dans la gouvernance augmentera les chances de survie et de réussite de la startup, tout en diminuant les risques. Il faut signaler que des expériences d’investissement de la diaspora ont été

faites en Tunisie, elles ont donné des résultats positifs. C’est sur ces expériences qu’on devrait focaliser la communication, montrer factuellement les exemples et les réussites.

Le crowdfunding arrive en troisième position, avec des plateformes ouvertes à l’international etopérationnelles qui peuvent aider les startuppers à lever des fonds à partir et en Tunisie, quitte à faire des fast tracks spécifiques en dérogation de la législation existante. Ces plateformes pourraient être hébergées dans le bac à sable de la BCT dans une prelère phase. Enfin, les incubateurs là où les startups naissent et font leurs premiers pas dans leur parcours. Une refonte de leur statut et de leur modèle économique devrait les amener à percevoir de 5 à 10% du capital, en contrepartie de l’accompagnement reçu. L’émergence de structures d’accompagnement d’entreprises spécialisées dans l’IA qui groupent la recherche (université), la vie de l’entreprise, une expertise pointue en accompagnement et financement est nécessaire.

La bureaucratie tue l’innovation. Quels sont selon vous les pires pièges à éviter pour les jeunes entrepreneurs ?

 Trois obstacles majeurs se dressent sur le chemin des jeunes entrepreneurs. Le premier, et le plus critique, est l’absence de MVP, voire de ventes. Sans cela, l’obtention du label et de subventions devient très difficile. Le deuxième obstacle est la bureaucratie administrative puisque les délais de traitement à des demandes de subventions ou de grants prennent du temps. Il n’est malheureusement pas rare de voir des startups fermer leurs portes en attendant une réponse.Enfin, il y a la méfiance des investisseurs, notamment les étrangers et ceux de la diaspora qui

craignent pour la mobilité des capitaux et l’instabilité fiscale.

 Si vous aviez un pouvoir magique pour améliorer le financement alternatif en Tunisie, que feriezvous en priorité ?

Trois actions me semblent urgentes et prioritaires :

Premièrement, il faudrait créer un Fonds IA Tunisie doté de 10 millions de dinars par an, spécifiquement dédié aux projets d’intelligence artificielle, combinant subvention et participation, avec des montants allant de 50 000 à 500 000 dinars. Ce fonds pourrait être géré dans le cadre d’un partenariat public privé associant la diaspora et des fonds de capital risque.

Deuxièmement, il est impératif de simplifier les processus administratifs pour les projets IA en mettant en place un guichet unique avec les incubateurs. Cette simplification permettrait d’éviterque des start-up prometteuses ne disparaissent faute de financement à temps.

Enfin, il faut absolument revoir l’ensemble de la chaîne de valeur de l’investissement dans l’innovation et les startups à commencer par le rapprochement de la recherche scientifique à l’écosystème entrepreneurial, en passant par un statut spécifique aux structures d’accompagnement, le développement du financement alternatif pour aboutir à une nouvelle vision du capital risque et l’intégration du marché boursier aussi bien pour la collecte que pour les sorties.

La Tunisie a-t-elle enfin tous les atouts pour réussir ? Vos conseils pour les jeunes ?

 Le financement alternatif n’est pas une option en Tunisie, c’est une nécessité absolue. Notre pays possède tous les atouts pour réussir : des talents exceptionnels, des défis concrets à relever dans des secteurs comme l’énergie, l’agriculture ou la santé, et des solutions de financement qui, bien que sousutilisées, existent bel et bien. Mon conseil aux jeunes entrepreneurs est simple : ne vous laissez pas décourager par les obstacles, trouvez un mentor expérimenté via des structures d’accompagnement qui ont fait leurs preuves et surtout, ne lâchez rien. L’écosystème tunisien a désespérément besoin de votre énergie et de votre créativité.

                        Mohamed Salim

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