Qui finance aujourd’hui l’État, qui finance demain la croissance… et avec quelles ressources ?
Le système bancaire tunisien devient progressivement l’un des principaux relais du financement public
La montée spectaculaire du financement intérieur ne change pas seulement la structure de la dette publique. Elle redessine aussi le rôle des banques tunisiennes, désormais appelées à absorber une part croissante des besoins de financement de l’État.
Tunis – Univers News. La dette tunisienne change de visage. En 2024, le recours de l’État au financement intérieur a pris une ampleur inédite, tandis que les ressources extérieures se contractaient fortement. Derrière cette évolution se trouve une réalité beaucoup plus large qu’un simple changement de source de financement : le système bancaire tunisien devient progressivement l’un des principaux relais du financement public.
Les chiffres relevés dans le rapport de la Cour des comptes sont éloquents. Les ressources d’emprunt intérieur encaissées par l’État ont atteint 23,2 milliards de dinars en 2024, en progression de 75 % sur un an. Dans le même temps, les ressources d’emprunt extérieur sont tombées à 1,84 milliard de dinars, en recul de 57 %.
La conséquence est spectaculaire : 93 % des ressources d’emprunt de l’État provenaient désormais de l’intérieur, contre seulement 7 % de l’extérieur.
Mais cette statistique raconte une histoire incomplète. Car financer davantage l’État à l’intérieur signifie nécessairement mobiliser davantage de ressources disponibles à l’intérieur. Et, dans une économie où le système bancaire occupe une place centrale dans le financement de l’activité, les banques sont directement concernées.
- Le banquier de l’État… et de l’économie
Lorsque l’État augmente fortement ses émissions sur le marché intérieur, les banques se retrouvent face à un arbitrage stratégique.
D’un côté, les titres publics offrent des actifs relativement sûrs, liquides et répondant aux contraintes de gestion de trésorerie et de liquidité. De l’autre, chaque dinar mobilisé pour financer le Trésor est un dinar qui ne peut pas, simultanément, être transformé en crédit destiné à une entreprise ou à un particulier.
Le sujet n’est donc pas de savoir si les banques doivent ou non financer l’État. Elles jouent traditionnellement ce rôle dans toutes les économies.
La véritable question est celle de l’équilibre.
Lorsque le financement public intérieur devient massif et durable, le risque est de voir s’installer une forme de concurrence entre le financement de l’État et celui du secteur privé.
C’est le fameux phénomène d’éviction du crédit privé : l’État absorbe une partie croissante de la capacité de financement du système bancaire, tandis que les entreprises doivent composer avec des ressources plus rares, plus coûteuses ou davantage rationnées.
Pour une économie tunisienne qui cherche précisément à relancer l’investissement productif, cette évolution mérite donc une attention particulière.
- Les banques gagnent en exposition souveraine
Le changement de structure de la dette modifie également le profil des bilans bancaires.
Plus les banques détiennent de titres souverains, plus leur exposition à la signature de l’État augmente. Cette exposition n’est pas nécessairement problématique en soi. Elle peut même contribuer à la stabilité des portefeuilles bancaires.
Mais une concentration excessive crée une interdépendance croissante entre l’État et les banques.
L’État a besoin des banques pour se financer.
Les banques ont besoin de la signature souveraine pour placer une partie de leurs ressources.
Et l’État dépend à son tour de la solidité du système bancaire pour continuer à accéder au financement intérieur.
Un cercle se forme ainsi entre risque souverain, risque bancaire et liquidité du système financier.
Cette interdépendance devient d’autant plus importante que la dette publique intérieure atteint désormais 73,15 milliards de dinars, dépassant la dette extérieure, ramenée à 62,28 milliards.
- 6,7 milliards de dinars : le rôle particulier de la BCT
Au cœur de cette transformation figure également la Banque centrale de Tunisie.
Selon les données rapportées par la Cour des comptes, la BCT a accordé en 2024 6,7 milliards de dinars de facilités directement au Trésor.
Au-delà du débat institutionnel et monétaire que ce chiffre peut susciter, il traduit surtout une situation exceptionnelle : une partie du besoin de financement de l’État ne passe plus uniquement par le marché et les investisseurs, mais également par la création monétaire.
Cette situation pose naturellement la question de ses conséquences sur la liquidité, les taux, l’inflation et, indirectement, sur les banques.
Car la politique monétaire et la politique budgétaire se trouvent alors beaucoup plus étroitement liées.
- Un effet paradoxal pour les banques
Le financement massif de l’État peut toutefois produire des effets contradictoires sur les banques tunisiennes.
À court terme, la détention de titres publics peut constituer une source de rendement et de placement relativement sécurisée. Elle permet également aux établissements de gérer une partie de leurs excédents de liquidité.
Mais à moyen terme, une économie qui consacre une part croissante de ses ressources financières au financement public risque de réduire l’espace disponible pour le financement privé.
Pour les banques, le véritable enjeu devient alors celui de la diversification de leurs actifs.
Financer l’État est une activité nécessaire. Mais financer suffisamment les entreprises, les PME, l’investissement et les projets structurants reste indispensable pour générer la croissance qui permettra, demain, de soutenir les recettes fiscales et donc la capacité de remboursement de l’État.
- La dette a changé de camp… mais aussi de circuit
Le chiffre le plus révélateur reste peut-être celui du service de la dette.
En 2024, il a atteint près de 25 milliards de dinars, dont 6,37 milliards au titre des intérêts, représentant 11,45 % du budget.
Le problème n’est donc plus uniquement celui du niveau de la dette. C’est désormais celui du circuit par lequel cette dette est financée et refinancée.
Hier davantage tournée vers les marchés extérieurs, la dette tunisienne s’est progressivement recentrée vers l’intérieur.
Et ce déplacement fait des banques tunisiennes des acteurs encore plus importants de la politique de financement de l’État.
- Le véritable risque : une économie à deux vitesses
Le scénario à éviter serait celui d’une économie où le secteur public disposerait d’un accès prioritaire aux ressources financières domestiques tandis que le secteur productif devrait se battre pour les obtenir.
Une telle situation serait paradoxale.
Car l’État emprunte pour financer ses besoins actuels, tandis que les entreprises empruntent pour créer la richesse future permettant précisément de soutenir les finances publiques.
Le financement intérieur ne doit donc pas devenir un simple mécanisme de substitution au financement extérieur. Il doit s’accompagner d’une réflexion plus globale sur la profondeur du marché financier, la mobilisation de l’épargne, le coût du crédit et la capacité du système bancaire à continuer de financer l’économie réelle.
- Le prochain défi : financer l’État sans assécher l’économie
La Tunisie a réussi, dans un contexte de contraintes extérieures considérables, à maintenir l’accès de l’État aux ressources financières domestiques.
Mais cette capacité a un coût et impose désormais un nouvel équilibre.
Les banques ne peuvent pas être simultanément le principal refuge financier de l’État et le moteur exclusif du financement de l’investissement privé.
Le véritable enjeu des prochaines années sera donc de préserver cet équilibre : permettre à l’État de financer ses besoins, tout en garantissant au secteur privé un accès suffisant au crédit.
Car derrière la question de la dette publique se joue une question beaucoup plus fondamentale :
Qui finance aujourd’hui l’État, qui finance demain la croissance… et avec quelles ressources ?
La dette tunisienne n’a pas simplement changé de camp. Elle a changé de circuit. Et ce nouveau circuit place les banques tunisiennes au cœur de l’équation financière du pays.
