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Alcool : quinze ans de fiscalité, entre rendement budgétaire et économie parallèle

Combien l’État tunisien perçoit-il réellement de la fiscalité sur l’alcool ?

dans des cafés touristiques et des boîtes de nuit 90 millions de dinars de chiffre d’affaires dissimulé.!!!

Tunis – Univers News. Des hausses successives, un spectaculaire revirement sur les spiritueux en 2016 et une nouvelle augmentation inscrite dans le PLF 2027 : depuis quinze ans, la fiscalité des boissons alcoolisées évolue au gré des impératifs budgétaires. Mais derrière les recettes attendues se pose une question récurrente : jusqu’où peut-on taxer un marché sans encourager la contrebande et l’évasion fiscale ?

Bière, vin et spiritueux : les trois grandes familles de boissons alcoolisées sont concernées par l’article 24 du projet de loi de finances 2027. Le texte propose une nouvelle révision des droits

de consommation, avec un taux porté à 0,03 dinar par centilitre pour la bière, 3 dinars par litre pour le vin et, pour les spiritueux, un droit de 100 % assorti d’un montant de 10 dinars par unité.

Les recettes supplémentaires seraient affectées au compte de diversification des sources de financement de la sécurité sociale.

À première vue, la mesure relève d’une logique budgétaire classique : élargir les ressources fiscales pour contribuer au financement de la protection sociale. Mais elle intervient dans un secteur où les précédentes modifications de la fiscalité ont parfois produit des résultats contraires aux objectifs recherchés.

Depuis 2011, les boissons alcoolisées constituent en effet un terrain d’expérimentation fiscale presque permanent. Hausses successives, allégements ponctuels, changements de taux et ajustements sur les matières premières ont profondément modifié les conditions d’exploitation des opérateurs.

Le bilan de ces quinze années révèle une contradiction : augmenter les prélèvements ne garantit pas nécessairement une augmentation proportionnelle des recettes. Lorsque l’écart entre les prix légaux et ceux du marché parallèle devient trop important, une partie de l’activité risque de sortir des circuits déclarés.

  • Des recettes importantes, mais toujours sans comptabilité publique détaillée

Combien l’État tunisien perçoit-il réellement de la fiscalité sur l’alcool ? La question paraît simple. Pourtant, aucun chiffre officiel récent ne permet d’isoler précisément cette contribution.

Les publications du ministère des Finances regroupent les droits de consommation dans une rubrique globale, qui englobe plusieurs catégories de produits : boissons alcoolisées, tabac, véhicules, carburants et autres produits soumis à cette taxation.

À fin novembre 2024, les recettes cumulées de cette rubrique atteignaient 3 662,1 millions de dinars. Impossible, cependant, de déterminer quelle part revenait spécifiquement à l’alcool.

Il faut donc se tourner vers les estimations avancées par les professionnels et les données figurant dans les documents budgétaires.

Trois repères permettent de mesurer l’évolution des ordres de grandeur :

  • 2016 : environ 400 millions de dinars par an. C’est l’estimation avancée par la Chambre syndicale des producteurs de boissons alcoolisées (CSPBA) pour les recettes provenant de la bière et du vin, dans le contexte de sa contestation de la loi de finances 2016.
  • 2021 : 220 millions de dinars supplémentaires attendus. Le rapport accompagnant la loi de finances 2021 évaluait à ce montant le rendement supplémentaire attendu de la hausse des droits sur la bière et le vin. Cette contribution représentait près du quart de l’augmentation globale de 917 millions de dinars programmée pour les droits de consommation.
  • 2026 : près de 1,5 milliard de dinars. Cette estimation a été avancée le 26 octobre 2026 sur Express FM par Habib Ben Moussa, président de la Fédération tunisienne des restaurants touristiques, au titre des recettes du droit de consommation sur l’alcool.

Entre les deux estimations extrêmes, les recettes auraient presque quadruplé en dix ans. Une progression qui doit néanmoins être interprétée avec prudence : les chiffres ne proviennent pas des mêmes sources et leur périmètre n’est pas nécessairement identique.

L’absence de ventilation officielle empêche ainsi de mesurer précisément le rendement fiscal du secteur, mais aussi d’évaluer l’efficacité des différentes réformes.

  • La bière, principale locomotive fiscale

La bière constitue historiquement le principal contributeur du secteur. Elle concentre une part importante de la consommation et représente, de ce fait, une source privilégiée de recettes pour le Trésor.

Selon les données communiquées par la CSPBA en 2016, elle représentait alors 68 % de la consommation d’alcool en Tunisie, contre 28 % pour le vin et 4 % pour les alcools forts.

La fiscalité de la bière a connu plusieurs étapes importantes.

  • 2011 : une première augmentation majeure.

En février 2011, le droit de consommation appliqué à la bouteille de bière augmente de 70 %, passant de 430 à 730 millimes. La taxation atteint alors près de trois fois le prix de vente hors taxes.

  • 2013-2016 : une succession de relèvements.

La loi de finances 2013 prévoit une augmentation des droits sur les boissons alcoolisées, avec un objectif de recettes supplémentaires de 170 millions de dinars.

En 2014, l’idée d’une taxe supplémentaire de 100 millimes par bouteille, destinée à alimenter la Caisse générale de compensation, est évoquée avant d’être écartée par le ministre des Finances de l’époque, Elyes Fakhfakh.

En 2016, la CSPBA estime que les droits appliqués à la bière ont progressé de 110 % en trois ans.

  • 2021 : un nouveau relèvement de 33 %.

La loi de finances 2021 porte le droit de consommation de 0,018 à 0,024 dinar par centilitre.

Sur la base d’une production nationale de 2,03 millions d’hectolitres en 2019, Managers estimait alors le rendement supplémentaire potentiel à environ 122 millions de dinars annuels.

  • 2027 : une nouvelle augmentation de 25 %.

L’article 24 du PLF 2027 propose de porter le taux à 0,03 dinar par centilitre.

Concrètement, pour une bouteille de 25 centilitres, le droit de consommation passerait de 600 à 750 millimes, soit une augmentation de 150 millimes, avant TVA.

Cette nouvelle hausse intervient alors que l’activité commerciale reste soutenue. Au premier semestre 2026, la SFBT a réalisé environ 271,5 millions de dinars de revenus dans la bière, en progression de plus de 11 %, pour des volumes commercialisés de 78,3 millions de litres.

  • Le vin : une pression fiscale qui dépasse le seul consommateur

Le vin suit une trajectoire comparable, avec une taxation calculée au litre.

En 2021, le droit de consommation passe de 1,8 à 2,4 dinars par litre. Le PLF 2027 propose de le porter à 3 dinars, soit une augmentation supplémentaire de 25 %.

Pour une bouteille de 75 centilitres, le prélèvement passerait ainsi de 1,8 à 2,25 dinars, avant TVA.

Mais l’enjeu dépasse largement le prix payé par le consommateur.

La viticulture constitue une activité agricole et industrielle qui mobilise plusieurs milliers d’intervenants. la filière faisait vivre quelque 3 000 viticulteurs et 18 000 ouvriers employés dans les vignes et les caves.

Une augmentation de la fiscalité peut donc se répercuter sur plusieurs maillons de la chaîne : producteurs de raisin, exploitants viticoles, unités de transformation, distributeurs et établissements de consommation.

  • Spiritueux : le précédent de 2016, ou les limites d’un changement brutal

C’est toutefois dans le segment des spiritueux que la politique fiscale tunisienne a connu son épisode le plus révélateur.

Avant 2016, les alcools forts supportaient une fiscalité particulièrement élevée. En 2012, la CSPBA indiquait notamment que le whisky importé était soumis à un droit de consommation de 395 %, contre près de 200 % pour la bière.

La loi de finances 2016 a pourtant opéré un changement radical.

  • Un allégement fiscal spectaculaire.

Le décret n° 1768 du 10 novembre 2015 et l’article 40 de la loi de finances 2016 ramènent le droit de consommation sur les alcools forts de 650 % à 50 %.

L’objectif affiché était de réduire les prix des produits commercialisés légalement et de rendre moins attractive la contrebande.

Les premières conséquences sont spectaculaires. Selon les chiffres avancés par la CSPBA, les ventes d’alcools forts progressent de 300 à 400 % en deux mois.

Dans le même temps, les ventes de bière et de vin reculent d’environ 25 %. La SFBT annonce également une baisse de 25 % de ses ventes.

  • 2027 : un nouveau dispositif à clarifier.

L’article 24 du PLF 2027 prévoit, pour la position tarifaire 22.08 (alcool éthylique non dénaturé, eaux-de-vie et spiritueux), un droit de consommation de 100 %, assorti d’un montant de 10 dinars par unité.

Une question demeure : les deux prélèvements sont-ils cumulés ou répondent-ils à des modalités alternatives de calcul ?

Les interprétations divergent sur ce point. La lecture définitive du dispositif fiscal devra donc préciser explicitement son mode d’application.

  • Quinze ans de fiscalité : les principales étapes
AnnéeProduitÉvolution fiscale
2011Bière430 à 730 millimes par bouteille (+70 %)
2013Bière et vinRelèvement des droits, objectif de 170 MD de recettes
2013-2016BièreHausse cumulée de 110 % selon la CSPBA
2016SpiritueuxRéduction du droit de 650 % à 50 %
Été 2016Spiritueux locauxAlcool éthylique : 2,475 à 20,1 D (+712 %)
2021Bière0,018 à 0,024 D/cl (+33 %)
2021Vin1,8 à 2,4 D/l (+33 %)
2027 (PLF)Bière0,024 à 0,03 D/cl (+25 %)
2027 (PLF)Vin2,4 à 3 D/l (+25 %)
2027 (PLF)SpiritueuxDroit de 100 % et montant de 10 D par unité
  • L’autre face du marché : 1,8 milliard de dinars d’évasion fiscale

Le débat sur la fiscalité de l’alcool ne peut être dissocié d’une autre réalité : l’importance de l’activité échappant aux circuits déclarés.

En novembre 2025, Ali Khlifi, directeur général de la police fiscale, a évalué à 1,8 milliard de dinars l’évasion fiscale dans l’industrie et le commerce des boissons alcoolisées.

Les bars et restaurants représenteraient à eux seuls quelque 500 millions de dinars.

Les opérations de contrôle menées dans des cafés touristiques et des boîtes de nuit ont également permis de mettre au jour environ 90 millions de dinars de chiffre d’affaires dissimulé.

Ces montants donnent une autre dimension au débat.

Si l’on rapproche l’estimation de 1,8 milliard de dinars d’évasion fiscale de celle de 1,5 milliard de recettes liées au droit de consommation, avancée par la profession pour 2026, le manque à gagner potentiel apparaît considérable.

Les deux chiffres ne recouvrent toutefois pas nécessairement le même périmètre comptable et fiscal. Leur rapprochement constitue donc un indicateur d’ordre de grandeur, et non une mesure directe de la perte nette de recettes publiques.

Pour les professionnels, le risque est précisément de reproduire les déséquilibres observés lors des précédentes réformes.

les augmentations successives avaient contribué, à creuser l’écart entre les prix pratiqués dans les circuits légaux et ceux du marché parallèle.

Une révision de la fiscalité aurait ensuite permis de ramener une partie de l’activité vers les circuits officiels.

L’argument mérite d’être examiné, même s’il doit être confronté à des données indépendantes permettant de mesurer réellement les effets des différentes politiques fiscales sur les volumes commercialisés, les prix et les recettes.

  • Le rendement de la nouvelle hausse : près de 100 MD pour la bière ?

Le gouvernement n’a pas encore publié d’estimation détaillée du rendement attendu de l’article 24 du PLF 2027.

Il est néanmoins possible d’établir un premier ordre de grandeur pour la bière.

Le relèvement proposé représente 0,006 dinar supplémentaire par centilitre, soit 0,6 dinar par litre.

En annualisant les volumes commercialisés par la SFBT au premier semestre 2026, soit environ 157 millions de litres, le supplément théorique de recettes atteindrait près de 94 millions de dinars par an.

Sur la base de la production nationale de 2019, estimée à 203 millions de litres, le rendement supplémentaire pourrait avoisiner 122 millions de dinars.

Ces simulations reposent toutefois sur une hypothèse essentielle : le maintien des volumes commercialisés à leur niveau actuel.

Or, l’expérience de 2016 montre précisément que les modifications de la fiscalité peuvent provoquer des déplacements de consommation, des changements de structure du marché et des pertes de recettes inattendues.

Le rendement effectif pourrait donc être sensiblement différent de ces estimations théoriques.

  • Taxer davantage ou mieux recouvrer ?

Au-delà des taux et des montants, l’article 24 pose une question de politique économique.

La fiscalité des boissons alcoolisées constitue incontestablement une source de recettes pour l’État. Mais quinze années de modifications successives montrent que son rendement dépend aussi de l’équilibre entre taxation, compétitivité des circuits légaux et capacité de contrôle.

Le précédent de 2016 rappelle qu’une modification brutale peut désorganiser le marché. Les estimations relatives à l’évasion fiscale soulignent, de leur côté, que le potentiel de recettes ne se limite pas à l’augmentation des taux.

L’enjeu pour les pouvoirs publics est donc double : mobiliser de nouvelles ressources au profit de la sécurité sociale, tout en évitant que la pression fiscale supplémentaire ne fragilise les opérateurs déclarés et ne renforce les circuits parallèles.

La véritable performance fiscale ne se mesurera pas uniquement à la hausse des taux, mais à la capacité de l’État à transformer le potentiel économique du secteur en recettes effectivement recouvrées.

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