
Tunis – Univers News. Sur la carte, la Tunisie occupe une position que peu d’États méditerranéens peuvent revendiquer : elle est le passage obligé du gaz algérien vers l’Italie, via le gazoduc TransMed, 35 milliards de m³ de capacité annuelle. C’est un atout rare — un verrou physique sur un flux énergétique dont dépend une bonne partie de l’Europe du Sud.
Mais posséder un verrou ne suffit pas si l’on ne sait pas s’en servir comme levier.
Depuis la guerre en Ukraine, la valeur de ce corridor a explosé. L’Italie a réduit sa dépendance au gaz russe de 38,2 % à 1,2 % de ses importations en quelques années, et a reporté cette dépendance sur l’Algérie, dont la part est passée de 32 % à 38,2 %. Rome ne se contente plus d’acheter du gaz : elle construit une infrastructure de redistribution vers l’Autriche et la Suisse, avec l’ambition de devenir le hub gazier de l’Europe centrale. Alger, de son côté, a bien compris la nouvelle donne : elle négocie avec Rome en position de force, consciente que son gaz vaut plus cher qu’avant.
La Tunisie, elle, reste sur les termes d’hier. Elle perçoit une redevance de transit — quelques centaines de millions de dinars par an — et un loyer de capacité qui n’a pas été revalorisé à la hauteur de l’enjeu stratégique actuel. Pendant que ses deux voisins renégocient constamment leur position dans une équation énergétique en mouvement, Tunis semble figée dans un contrat qu’elle considère comme acquis.
Le vrai problème n’est pas budgétaire, il est stratégique. Un pays qui a la chance de tenir un tuyau que tout le monde veut voir couler doit transformer cette position en pouvoir de négociation permanent, réévalué à chaque choc géopolitique — guerre, tensions au détroit d’Ormuz, attaques sur les infrastructures qataries. Chacun de ces épisodes a renforcé la valeur du gaz algérien pour l’Italie. Aucun n’a renforcé la capacité tunisienne à en tirer profit.
Il y a aussi une forme d’aveuglement à laisser filer une rente de transit sans la réinvestir dans l’indépendance énergétique du pays. La Tunisie fait transiter le gaz des autres tout en import ant le sien à prix fort pour ses propres besoins électriques — un paradoxe qui devrait suffire à motiver une remise à plat complète de l’accord.
Avoir la géographie sans la stratégie, c’est posséder une carte maîtresse et jouer comme si l’on tenait une carte ordinaire.



