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ou va l’Algérie…!

Tunis – Univers News. L’Algérie donne aujourd’hui l’image d’un pays paradoxal. D’un côté, un État puissant, une administration structurée, une armée influente et des ressources énergétiques considérables. De l’autre, une société où les frustrations économiques et sociales semblent s’accumuler sans toujours trouver les espaces nécessaires pour s’exprimer. Pouvoir d’achat, emploi, qualité des services publics, marché parallèle des devises, aspirations migratoires d’une partie de la jeunesse : autant de symptômes qui, pris séparément, ne suffisent pas à annoncer une crise, mais qui, lorsqu’ils se superposent, dessinent une réalité autrement plus préoccupante. La question n’est donc pas de savoir si l’Algérie est en crise. Elle ne l’est pas nécessairement. La véritable question est de savoir combien de temps un système peut absorber des frustrations croissantes sans ouvrir de nouveaux espaces de médiation.

Le paradoxe est particulièrement visible chez les jeunes. Dans un pays qui dispose de ressources énergétiques importantes, une partie de la nouvelle génération continue de regarder vers l’Europe et l’étranger comme vers un horizon professionnel et social plus prometteur. L’émigration clandestine, avec les risques considérables qu’elle comporte, n’est évidemment pas le choix de toute la jeunesse algérienne. Mais son existence traduit quelque chose de plus profond qu’une simple volonté de partir : le sentiment, chez certains, que les opportunités ne sont pas à la hauteur des aspirations. Lorsqu’un jeune estime que son avenir se trouve ailleurs, le problème dépasse alors les indicateurs macroéconomiques. Il touche au contrat moral entre l’État et la société, à la perception du partage des richesses et, surtout, à la confiance dans la capacité des institutions à offrir une perspective.

À cette frustration sociale s’ajoute le paradoxe d’une économie où la rente énergétique coexiste avec des distorsions persistantes. L’existence et l’ampleur du marché parallèle des devises constituent l’un des exemples les plus visibles de cet écart entre les ressources dont dispose le pays et le fonctionnement réel de son économie. Derrière ce phénomène se cache une interrogation plus large : comment expliquer que la richesse d’un pays ne se traduise pas toujours, pour une partie de sa population, par davantage de mobilité sociale, de pouvoir d’achat ou de perspectives ? C’est précisément cette contradiction qui peut devenir politiquement sensible. Une population accepte plus facilement les contraintes lorsqu’elle croit que le système fonctionne et que l’avenir lui offrira davantage. Lorsque cette croyance s’effrite, la stabilité peut progressivement perdre son caractère consensuel pour devenir une simple absence de contestation ouverte.

Mais l’équation algérienne ne se limite pas à la rue ou à l’économie. Elle touche également à la nature même du pouvoir. L’histoire politique du pays a été marquée par la coexistence de plusieurs centres de décision et d’influence, militaires, sécuritaires, administratifs et politiques. Les transformations intervenues après 2019, notamment la lutte contre la corruption et l’emprisonnement de plusieurs figures de l’ancien système, ont profondément recomposé les rapports de force. Cette séquence peut être interprétée comme une opération d’assainissement nécessaire ou comme une redistribution de l’influence au sommet de l’État. Les deux lectures ne sont d’ailleurs pas nécessairement contradictoires. Ce qui importe aujourd’hui est de savoir si cette recomposition a définitivement stabilisé le système ou si elle a simplement déplacé les équilibres entre différents centres de pouvoir.

À ces facteurs internes vient s’ajouter un environnement régional particulièrement délicat. Le Sahara occidental demeure le dossier le plus sensible. Il ne s’agit pas, pour Alger, d’une simple question diplomatique : le dossier est intimement lié à sa lecture de l’équilibre maghrébin et à sa rivalité stratégique avec le Maroc. Toute évolution internationale susceptible de réduire la marge de manœuvre du Front Polisario ou de renforcer durablement la position marocaine pourrait donc être perçue comme une modification majeure de l’équilibre régional. La pression diplomatique américaine autour de ce dossier constitue, à cet égard, une variable particulièrement sensible. L’Algérie doit ainsi défendre ses positions à l’extérieur tout en préservant, à l’intérieur, la cohérence de son discours stratégique.

La Tunisie, dans cette équation, occupe une place particulière. Il serait excessif de parler de rupture ou d’échec dans la relation entre Alger et Tunis. Les deux pays demeurent liés par une coopération étroite et stratégique. Mais cette proximité révèle aussi une forme d’interdépendance : Alger considère la stabilité tunisienne comme un enjeu de sécurité nationale, tandis que Tunis dépend de plus en plus de son voisin dans plusieurs domaines économiques, énergétiques et sécuritaires. Cette relation constitue une force tant que les équilibres restent stables. Elle peut cependant devenir une vulnérabilité si les difficultés de l’un ou de l’autre viennent modifier les rapports de dépendance.

Alors, faut-il parler d’un « Hirak des jeunes » ? Là encore, la prudence s’impose. Rien, dans les éléments disponibles, ne permet d’affirmer qu’un mouvement comparable à celui de 2019 est en train de se reconstituer. Le contexte de 2026 n’est plus celui de 2019 et le pouvoir a depuis renforcé ses mécanismes de contrôle. Mais l’absence de mobilisation massive ne signifie pas nécessairement la disparition des causes profondes de la contestation. La question du pouvoir d’achat demeure. Celle de l’emploi demeure. Celle des perspectives offertes à la jeunesse demeure. Celle de la gouvernance demeure. Et surtout, celle de la confiance entre la société et les institutions demeure. Le véritable risque pourrait donc ne pas être un nouveau Hirak organisé, mais une accumulation silencieuse de frustrations qui, à la faveur d’un événement déclencheur, pourraient soudainement se transformer en mobilisation.

Si les difficultés sociales s’accentuent pendant que les rivalités entre différents centres d’influence deviennent plus visibles, la marge de manœuvre du pouvoir pourrait progressivement se réduire. À l’inverse, une amélioration économique, des services publics plus efficaces et davantage d’espaces de dialogue pourraient permettre au système de retrouver sa capacité d’absorption. L’Algérie n’est donc peut-être pas au bord d’un nouveau Hirak. Elle se trouve cependant à un moment où plusieurs lignes de fracture — sociales, économiques, politiques et géopolitiques — commencent à se croiser. Et lorsque ces lignes finissent par se rejoindre, la stabilité cesse d’être une évidence : elle devient un choix politique.

Mustapha Machat

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