
La Tunisie passe à présent par une vague de chaleur sans précédent, accompagnée de délestage et des coupures d’eau, des incendies de forêt et une pollution environnementale croissante. Dans ces conditions difficiles que traverse le peuple tunisien, une crise silencieuse pourrait s’aggraver : celle de la santé mentale et ce, de manière inégale selon les différentes catégories de la société.
Des études récentes en psychologie ont révélé que les phénomènes climatiques extrêmes, tels que les vagues de chaleur et la sécheresse, peuvent entraîner l’apparition de symptômes de trouble de stress post-traumatique (TSPT). Ce dernier peut à son tour engendrer d’autres problèmes psychologiques, comme la dépendance au tabac, à l’alcool, aux drogues (cannabis, cocaïne, etc.), voire une consommation excessive de médicaments prescrits, tels que les analgésiques opioïdes, les benzodiazépines et les barbituriques.
Les médecins observent que les températures élevées jouent un double rôle : elles affaiblissent les fonctions cognitives du cerveau et réduisent le flux sanguin et l’oxygénation du cortex préfrontal, ce qui entraîne une baisse des capacités de résolution de problèmes et de prise de décision, ainsi qu’une augmentation notable des comportements agressifs et des accidents de la route dus à des troubles de l’attention.
Ibrahim Al-Hasnaoui, psychologue clinicien, cité par Hespress, explique ces effets d’un point de vue neuroscientifique : sous l’effet d’une chaleur extrême, le corps s’épuise pour se refroidir, ce qui déclenche une réaction biologique connue sous le nom de réaction de « combat ou fuite ». Dans ce cas, la sécrétion d’hormones de stress (comme le cortisol et l’adrénaline) augmente, tandis que les niveaux de sérotonine, responsable de la stabilité de l’humeur, diminuent, ce qui explique la rapidité des réactions émotionnelles et de la colère pour des raisons futiles.
Le manque de sommeil constitue l’un des effets les plus graves de la hausse des températures, notamment pendant les coupures d’électricité qui aggravent la situation. Des études ont établi un lien entre l’insomnie et l’augmentation du risque d’idées suicidaires et d’automutilation, surtout chez les jeunes. En outre, les troubles du sommeil affaiblissent la capacité du corps à supporter les pressions psychologiques et aggravent les troubles de l’humeur.
Les patients souffrant de dépression se retrouvent plongés dans une léthargie et une perte d’énergie supplémentaires, tandis que les crises d’angoisse et de panique s’intensifient. Certains interprètent à tort les symptômes de transpiration, d’accélération du rythme cardiaque et d’essoufflement comme des signes de maladies organiques graves, ce qui ne fait qu’amplifier leur anxiété.
De plus l’exposition prolongée à la pollution de l’air, qui accompagne ces crises, est associée à un risque accru de maladies neurologiques telles que le trouble déficitaire de l’attention avec ou sans hyperactivité (TDAH), certains types de démence comme la maladie de Parkinson, ainsi qu’à une hausse des taux de suicide. Les chercheurs mettent également en garde contre le fait qu’une forte hausse des températures pourrait aggraver les crises des patients atteints de schizophrénie ou de trouble bipolaire. Quant aux victimes des incendies de forêt, elles souffrent de symptômes de dépression, d’anxiété, d’hostilité, de phobies et d’un sentiment de persécution, qui peuvent persister plusieurs années après l’extinction des flammes.
La psychologie sociale explique l’escalade des conflits familiaux et professionnels par ce que l’on appelle « l’hypothèse de la chaleur », selon laquelle le taux de violence verbale et physique augmente proportionnellement à la hausse des températures. Les spécialistes expliquent ce phénomène par la « mésattribution de l’excitation » : une personne ressentant un malaise physique a tendance à rejeter inconsciemment la faute sur la personne la plus proche d’elle. Ainsi, une dispute conjugale éclatant autour de détails anodins peut n’être qu’une libération inconsciente de la tension physique provoquée par une chaleur accablante.
Les souffrances s’aggravent particulièrement chez les groupes les plus vulnérables :
- Les patients psychiatriques : leurs médicaments (antidépresseurs, antipsychotiques) affectent la fonction de l’hypothalamus, responsable de la régulation de la température corporelle, ce qui réduit leur capacité à transpirer et les expose plus rapidement au stress thermique.
- Les enfants et les jeunes : chez qui la détresse psychologique liée aux variables environnementales est plus aiguë.
- Les familles à faibles revenus : vivant dans des logements exigus sans moyens de refroidissement, où la pression économique s’ajoute à la pression biologique, générant un sentiment d’impuissance et d’étouffement. C’est ce que l’on définit comme « l’éco-anxiété » ou la « paralysie climatique », c’est-à-dire une peur chronique d’un avenir environnemental qui semble impossible à maîtriser.
Ces facteurs climatiques et psychologiques entrelacés appellent à accorder une plus grande importance à la santé mentale, tant au niveau individuel que collectif. Pour préserver la cohésion des relations familiales et professionnelles face à ces pressions, il est essentiel de tenter de comprendre les comportements et les réactions inhabituelles des autres, plutôt que de les juger ou d’y répondre de manière impulsive.
Il est ainsi recommandé de :
- Préserver au maximum sa propre santé mentale en pratiquant des exercices de relaxation et de respiration profonde, surtout aux moments de nervosité.
- Éviter les réactions immédiates et brutales, et attribuer la tension nerveuse à sa source environnementale (chaleur, manque de sommeil, faim) avant de la décharger sur autrui, afin d’éviter la « mésattribution de l’excitation ».
- Consulter un psychologue ou un psychiatre comme mesure préventive et non comme recours tardif ; recourir à un spécialiste en cas de besoin est une démarche judicieuse pour évacuer les pressions accumulées, renforcer l’immunité psychologique et prévenir l’évolution des troubles et maladies mentaux qui pourraient s’aggraver sous l’effet d’un climat extrême.
Grâce à cette conscience collective, alliant sensibilisation communautaire et soutien thérapeutique, il est possible de renforcer la résilience des individus et de la société face aux répercussions des vagues de chaleur, et de reconstruire des relations plus compréhensives et plus résilientes.
Balkis Layouni



