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Tribune : La  liberté du vote est devenue une fiction juridique qui masque une entreprise individuelle de manipulation de consciences

Tunis – Univers News. Derrière le rideau de tissu de l’isoloir, le dernier sanctuaire de la République, la loi garantit effectivement à chaque citoyen le secret de son geste et l’absolue souveraineté de son choix. Juridiquement, chaque électeur y entre libre ; mais pratiquement et intellectuellement, qu’en est-il vraiment ? L’esprit de l’électeur n’est-il pas déjà habité et colonisé par des mois de matraquage idéologique et de paniques manufacturées lorsqu’il coche une case de son bulletin ? Il faut regarder la réalité en face : la liberté du vote est devenue une fiction juridique qui masque une entreprise industrielle de manipulation des consciences, dont plusieurs pays partout dans le monde, parmi lesquels figurent la France et les États-Unis — deux berceaux historiques des droits de l’Homme —, sont devenus aujourd’hui les laboratoires les plus criants.

Dans une démocratie digne de ce nom, le système institutionnel devrait faire office de garde-fou contre le détournement du pouvoir, et l’exemple des États-Unis démontre précisément l’inverse. Qu’un candidat comme Donald Trump, après avoir contesté le verdict des urnes et bafoué les normes républicaines fondamentales lors des élections américaines de 2020, puisse non seulement se représenter en 2024, mais être réélu à la tête de la première puissance mondiale est le signe clinique d’un système désarmé. Dans une démocratie authentique, les mécanismes juridiques et éthiques auraient dû interdire le retour d’une telle menace pour l’État de droit, en révisant ses lois fondatrices quand c’est nécessaire. Au lieu de cela, la machine financière et médiatique américaine a réussi à transformer la subversion en légitimité électorale.

De l’autre côté de l’Atlantique, la France nous offre aujourd’hui le spectacle d’une autre forme de faillite intellectuelle et politique. Le débat public ne s’y articule plus autour des choix économiques, de la justice sociale ou de l’avenir écologique, mais s’est transformé en une guerre culturelle permanente. Les pratiques démocratiques s’y résument désormais à une bataille rangée entre les extrêmes, des pratiques et des traditions qui prennent de plus en plus de place dans la vie politique des Français. La haine des Arabes, le racisme décomplexé, l’islamophobie et l’antisémitisme sont devenus en France les principaux enjeux électoraux. En saturant les chaînes d’information et les réseaux sociaux de ces obsessions identitaires, les puissances médiatiques délestent les citoyens de leur capacité de réflexion. On siffle la fin de la rationalité pour faire voter le peuple avec ses émotions, notamment la peur, la méfiance et le refus de l’autre.

Face à ces dérives, le système avance des coupables idéaux qui sont les peuples eux-mêmes, que l’on accuse d’être devenus bêtes, complotistes ou apathiques. C’est un contresens tragique. Les citoyens ne sont pas idiots : ils sont épuisés, marginalisés et manipulés. On leur apprend à être de passifs — pour ne pas dire idiots — consommateurs, et on omet de leur enseigner à temps le décodage et la lecture des flux d’informations ou les mécaniques des algorithmes qui prennent possession de leur cerveau. Face au déluge informationnel et au sentiment d’impuissance créé par des décennies de promesses trahies, l’usure et la lassitude l’emportent souvent. C’est sur cette fatigue démocratique que prospère la fragmentation : on monte les citoyens les uns contre les autres pour éviter qu’ils ne s’unissent contre les privilèges de l’élite économique. Cela n’exclut bien évidemment pas l’existence d’électeurs qui votent aussi de manière purement rationnelle (pour défendre leur pouvoir d’achat, leur modèle social ou leur sécurité), ni de pays où la démocratie se pratique au sens noble du terme.

Le triomphe de cette post-démocratie réside dans sa capacité à obtenir le consentement légal des dominés. En votant pour des options politiques qui détruisent leurs proprios droits ou alimentent la guerre civile, les électeurs accomplissent le projet de ceux qui se servent du pouvoir. Le piège est parfait : comment se révolter contre un système dont on valide soi-même les dirigeants à chaque scrutin ?

Si nous voulons sauver l’esprit de l’isoloir, nous devons impérativement désarmer la manipulation. Tant que l’argent et les marchands de haine dicteront leurs lois à l’esprit des hommes, le geste du vote restera une liberté de façade, et l’électeur, une marionnette qui s’illusionne sur sa propre souveraineté

Ridha Zahrouni : Président de l’Association tunisienne des parents des élèves

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