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« une réaction rationnelle et directe au choc législatif du décret 148 »

L’universitaire en économie Ridha Chkoundali et les turbulences observées à la Bourse de Tunis

Ce qui s’est passé à la Bourse de Tunis est un véritable avertissement : de la loi sur les chèques au décret des 8 %, la paralysie risque de s’étendre de l’économie réelle au secteur bancaire.

1. Une façade financière étincelante et une économie réelle en difficulté : la Bourse de Tunis a connu une croissance exceptionnelle jusqu’à mi-juillet 2026, avec un volume d’échanges en hausse de plus de 60 %. Cependant, ce chiffre ne reflète pas une reprise dans les secteurs de l’industrie, de l’agriculture ou des services (l’économie réelle), mais plutôt une recherche de rente financière.

Le principal moteur de cette liquidité a été le secteur bancaire, qui a réalisé des profits records non pas en finançant des investissements privés créateurs de richesse et d’emplois, mais principalement en prêtant à l’État pour financer son déficit budgétaire via des obligations du Trésor. Cette situation a engendré un effet d’éviction, l’État absorbant la liquidité disponible et laissant le secteur privé souffrir d’une pénurie de financement et de son coût élevé.

2. Choc législatif et éclatement de la bulle des anticipations : les marchés financiers se nourrissent toujours d’anticipations. Suite à la publication du décret obligeant les banques à consacrer 8 % de leurs bénéfices au financement de prêts sans intérêt et sans garantie destinés aux jeunes, les investisseurs ont constaté deux choses : une partie des bénéfices qui leur auraient été distribués servirait désormais à financer ce mécanisme. De plus, comme ces prêts sont sans intérêt et sans garantie, il existe un risque de défaut de paiement, ce qui obligera les banques à constituer des provisions supplémentaires pour couvrir les créances douteuses, au détriment de leurs bénéfices et de leurs fonds propres.

3. Ce changement brutal des règles du jeu a provoqué une vague de panique, les investisseurs se précipitant pour vendre leurs actions bancaires afin de réaliser leurs gains antérieurs et de protéger leurs portefeuilles. L’indice TUNINDEX a ainsi chuté de plus de 3 %, déclenchant la suspension automatique des cotations.

4. D’importantes sommes d’argent circulent en bourse alors que l’économie réelle est en récession : les fonds substantiels actuellement en circulation sur le marché secondaire sont actifs sur ce dernier, c’est-à-dire qu’il s’agit simplement d’échanges de propriété d’actions de sociétés existantes. Pas un seul centime de ces transactions ne sert à financer de nouveaux projets, car le capital, par essence, recherche des rendements élevés et sûrs. Dans un contexte économique marqué par l’ambiguïté législative (notamment les décisions soudaines concernant les bénéfices), les complexités administratives et la cupidité fiscale, les investisseurs préfèrent maintenir leur argent dans le domaine de la spéculation financière et du négoce d’actions (un circuit fermé) plutôt que de l’investir dans l’économie réelle, ce qui implique la construction d’usines et la prise en charge des risques opérationnels et fiscaux à long terme.

5. Ce qui s’est passé n’est pas un simple krach boursier ; les répercussions sont profondes :

– Risque de crise du crédit : Pour compenser les risques liés au taux d’intérêt de 8 %, les banques pourraient durcir leurs conditions d’octroi de prêts au secteur privé et aux institutions, freinant ainsi davantage l’investissement.

– Difficultés de financement public : Si la rentabilité des banques diminue et que la liquidité s’érode, l’État pourrait se retrouver à l’avenir face à un secteur bancaire incapable de souscrire aux obligations du Trésor au même rythme, aggravant ainsi la crise du financement budgétaire. – Un coup dur pour la confiance : une intervention directe dans l’orientation des bénéfices des sociétés cotées envoie un message négatif aux investisseurs locaux et étrangers, laissant entendre que les règles fiscales et législatives sont instables et peuvent être modifiées rétroactivement ou brutalement.

En réponse à l’analyse financière de la société de courtage MAC SA : On ne peut dissocier le secteur financier du contexte économique général. 

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 L’analyse financière masque la profondeur de la crise économique : Suite à la forte baisse récente de l’indice boursier tunisien TUNINDEX et à l’activation du mécanisme de suspension des cotations (fermeture temporaire du marché), la société de courtage MAC SA a rapidement publié une note analytique décrivant les événements comme une simple « correction technique saine et ordonnée », exhortant les investisseurs à ne pas paniquer mais à saisir l’opportunité d’acheter.

2. Pourquoi un intermédiaire financier rassure-t-il les marchés ?: MAC SA est avant tout une société de courtage. Son rôle commercial consiste à exécuter les ordres d’achat et de vente et à gérer les portefeuilles des investisseurs, et ses revenus sont directement liés au volume des transactions (commissions) et au maintien des fonds sur le marché. Il est tout à fait naturel qu’un intermédiaire financier publie une déclaration rassurante. Si la panique s’installe et que les investisseurs retirent leurs fonds, le marché s’effondre et l’institution en souffre. C’est pourquoi ces notes sont toujours interprétées comme une « défense de la stabilité de l’établissement ». L’intermédiaire financier perçoit chaque repli comme une opportunité d’injecter de nouveaux capitaux et ne peut, en aucun cas, adopter un discours qui dissuade les investissements.

2. Il existe une différence fondamentale entre l’analyse financière (ou l’analyse des flux de trésorerie) et l’analyse économique (ou l’analyse de la réalité) : c’est là que réside le désaccord fondamental entre mon interprétation et celle de MAC SA. L’analyse financière (l’approche de l’intermédiaire) est une analyse « microéconomique » et à court terme. Elle se limite à l’examen des flux de trésorerie, des graphiques, de la liquidité quotidienne et des bénéfices trimestriels des banques. Dans le cadre de cette analyse, étant donné le niveau élevé actuel des bénéfices bancaires, la baisse du marché boursier n’est qu’une « pause » naturelle après une longue période de hausse. Cette analyse répond à une seule question : puis-je encaisser mes bénéfices aujourd’hui ?

L’analyse économique, ou l’approche de la réalité (qui correspond à mon interprétation des événements), est une analyse « macroéconomique » qui relie le marché boursier au contexte économique, à la réglementation et aux moteurs de croissance. L’économiste ne s’éblouit pas par les profits bancaires actuels, mais en examine plutôt les sources et les implications. Face à des profits records, il comprend que ceux-ci proviennent de la « rente financière » (prêts à l’État via les obligations du Trésor) et non du financement d’usines ou d’investissements créateurs de richesse. Cette analyse permet de répondre à une question plus fondamentale : ces profits sont-ils durables et quel est leur impact sur l’économie réelle ?

3. Le choc législatif : de la paralysie de l’économie réelle à la paralysie des banques : L’analyse économique montre que le récent repli de plus de 3 % n’est pas une simple « correction technique », mais une réaction rationnelle et directe au choc législatif du décret 148, qui oblige les banques à consacrer 8 % de leurs profits au financement de prêts sans intérêt et non garantis. Les marchés financiers sont impitoyables et se nourrissent d’anticipations ; les investisseurs ont donc immédiatement compris deux choses :

– Une baisse inévitable de leurs profits futurs.

– Une forte augmentation du risque de crédit due au manque de garanties, qui contraindra ultérieurement les banques à sacrifier une partie de leurs fonds propres pour couvrir les créances douteuses.

4. Conclusion : On ne peut dissocier le secteur financier du contexte économique général. De même que la loi sur les chèques a paralysé l’activité commerciale et l’économie réelle, le décret actuel limitant les taux à 8 % porte un coup dur à la résilience du secteur bancaire. Derrière le terme de « correction technique » se cache une tentative superficielle de masquer une réalité grave : cette intervention impulsive et soudaine dans les règles du jeu financier ne favorise pas le développement, mais détruit au contraire le peu de confiance qui subsiste et pousse les liquidités à fuir vers des valeurs refuges, loin de tout investissement réel.

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