
UniversNews (Analyse) – Ces dernières années, Seïf al-Islam Kadhafi n’était pas simplement une figure du passé libyen ni un nom dont l’influence s’est estompée avec la chute du régime de son père, le leader Mouammar Kadhafi. Sa présence demeure un facteur de déstabilisation politique pour de nombreux partis. Son maintien au pouvoir inquiète ses opposants car il leur rappelle que le récit de la « fin du régime » n’est pas clos, ni socialement ni émotionnellement.
Même certains de ceux qui avaient envisagé une alliance avec lui, étaient réticents, car il s’agissait d’une figure redoutable, difficile à contrôler ou à intégrer dans des dynamiques de transition fondées sur des accords rapides et des équilibres fragiles.
De ce point de vue, son assassinat –tel qu’il a été rapporté– apparaît comme un événement purement politique, dépassant le cadre d’un simple incident sécuritaire ou de l’élimination d’une personnalité influente.
Un scénario bien ficelé…
En Libye, des personnes sont liquidées, non pas seulement pour leurs actes passés, mais aussi pour ce qu’ils pourraient représenter à l’avenir. Ici, les balles ne servent pas à venger le passé, mais à anéantir toute probabilité, dans l’avenir. Et lorsque le « probable » devient plus dangereux que l’acte lui-même, l’élimination se mue en une décision politique exécutée par les moyens militaires.
Les détails qui circulent au sujet de l’assassinat —des rumeurs d’hommes armés et masqués, de la neutralisation du matériel de surveillance et de son exécution dans un lieu supposément relativement sûr— laissent penser, même en l’absence de version officielle définitive, qu’il s’agissait d’un acte prémédité et non impulsif. Le but n’était pas simplement d’ôter une vie, mais d’envoyer un message clair : Le paysage politique libyen ne laisse aucune place à une figure difficile à cerner ou susceptible de bouleverser la donne en pleine impasse politique.
Le lieu lui-même n’était pas sans importance. Zintane, qui pendant des années a représenté un terrain d’entente entre acteurs étatiques et non étatiques, entre le pouvoir central et les factions armées locales, offrait une sorte de zone de « relative sécurité » aux personnalités et aux dossiers en suspens.
La logique des armes a pris le pas sur celle des accords
Le fait que Seïf al-Islam ait été assassiné à cet endroit signifie que ces zones grises ont perdu leur capacité de protection, et que la logique des armes a pris le pas sur celle des accords locaux, devenant plus forte que toute garantie sociale ou militaire, même temporaire. C’est comme si le message était clair : la Libye n’a plus de marge de manœuvre, mais seulement des centres de pouvoir rivaux…
Le facteur temps semble être essentiel pour comprendre cette situation. La Libye traverse une impasse politique totale : une phase de transition interminable, des institutions divisées et une absence quasi totale de perspective électorale ou constitutionnelle. Dans de tels moments, les figures symboliques deviennent une menace, non pas nécessairement en raison de leur pouvoir, mais parce qu’elles rappellent à tous que le statu quo est temporaire. Et que tout remaniement futur pourrait ouvrir la voie à de nouveaux acteurs ou au retour de personnalités que l’on croyait écartées.
Même dans le silence, Seïf al-Islam incarnait une possibilité inquiétante : celle de son retour, de l’utilisation de son nom dans un règlement interne, ou de son instrumentalisation comme monnaie d’échange dans des négociations régionales ou internationales. Son assassinat à ce moment précis laisse penser que certains acteurs ont préféré clore définitivement le dossier par la force plutôt que de le laisser ouvert à l’approche d’un possible remaniement politique.
Des zones d’influence… obstacle à un Etat stable !!!
Quant à ceux qui profitent du maintien de cette situation, ils sont nombreux au niveau national ; ce sont les pouvoirs de facto qui ont bâti leur influence sur le vide du pouvoir et qui en tirent profit : Les milices, les réseaux armés et les élites politiques prospèrent et font tout pour prolonger la période de transition. Un État stable impliquerait l’unification des institutions, le contrôle des armes, la fin de l’économie souterraine et la résolution des problèmes de responsabilité qui n’ont que trop tardé à être réglés. Pour eux, le chaos n’est pas un échec temporaire, mais un modèle économique qui génère influence et richesse.
Les réseaux de l’économie parallèle tirent également profit de la contrebande, de la corruption et de l’exploitation des crises, car chaque pas vers la stabilité les fragilise davantage. Ces réseaux n’ont pas forcément besoin de procéder eux-mêmes à des assassinats ; il leur suffit d’entretenir un climat de tension… qui est la condition essentielle pour leur survie.
La Libye de toutes les convoitises
Sur le plan extérieur, une Libye instable sera, toujours, un terrain propice aux influences et aux manipulations, dépourvue de souveraineté claire et de capacité à imposer sa volonté. Une véritable stabilité exige une révision des accords existants, l’établissement de frontières délimitées et la mise en place d’institutions souveraines –autant d’éléments qui ne correspondent pas toujours aux intérêts des parties habituées à considérer la Libye comme une entité gérable plutôt que comme un État pleinement souverain.
La seule explication est que l’assassinat de Seïf al-Islam Kadhafi n’apparaît pas comme un événement isolé ou exceptionnel, mais plutôt comme un maillon d’une longue chaîne de gestion de crise, au lieu d’une véritable résolution.
En Libye, chaque assassinat de ce type ne rapproche pas le pays de la stabilité, mais renforce au contraire une conviction dangereuse : L’État n’est pas seulement absent, il est délibérément paralysé, et le chaos n’est plus une phase passagère, mais il s’est transformé en un système autonome qui étouffe la politique à coups de balles dès qu’elle tente d’ouvrir une nouvelle brèche.



