Conseil supérieur de l’éducation : quand l’administration prétend penser l’école

Tunis – Univers News. Il y a des erreurs que les États peuvent corriger. Il y a aussi des erreurs qui, à force de se répéter, finissent par devenir une méthode. La polémique suscitée par l’annonce de la composition du Conseil supérieur de l’éducation ne devrait donc pas être réduite à une querelle autour de quelques noms, de quelques sièges ou de quelques équilibres institutionnels. Elle pose une question autrement plus profonde : quelle conception de l’éducation la Tunisie entend-elle désormais défendre et quelle place accorde-t-elle réellement à la connaissance dans la fabrication de ses politiques publiques ?
Car lorsqu’il s’agit de penser l’école, l’enfant, l’enseignant et l’avenir d’une société, les compétences ne sont pas un luxe. Elles sont le préalable. Elles constituent la pierre angulaire d’une société équilibrée et instruite, et, par conséquent, le socle d’un État prospère, solide et capable de rayonner à l’échelle internationale. En Tunisie, depuis l’aube de l’indépendance, la construction de l’État moderne a précisément commencé par l’éducation.
On peut naturellement administrer une école sans être spécialiste des sciences de l’éducation. On peut gérer un budget sans être psychologue. On peut rédiger un texte juridique sans être sociologue. Mais peut-on prétendre penser une politique éducative nationale en faisant l’économie de ceux dont le métier est précisément d’étudier les mécanismes de l’apprentissage, du développement de l’enfant, des comportements scolaires, des inégalités sociales et des transformations de la société ? La question mérite d’être posée sans détour !
Parce que l’école tunisienne n’est plus celle d’hier. Le jeune Tunisien ne vit plus seulement dans une salle de classe, face à un tableau et à un enseignant. Il grandit dans un univers saturé de réseaux sociaux, d’algorithmes, d’intelligence artificielle, d’images, d’informations et de sollicitations permanentes. Son rapport à l’autorité, au savoir, au travail, à l’identité et même à lui-même a profondément changé.
Et pourtant, nous continuons parfois à réfléchir à l’école avec les outils intellectuels d’une autre époque.
Le décrochage scolaire n’est pas une simple case dans un rapport administratif. La violence scolaire n’est pas uniquement un problème disciplinaire. La perte de motivation n’est pas une anomalie statistique. L’échec scolaire n’est pas toujours l’échec de l’élève. Et l’abandon progressif de l’école par une partie de la jeunesse ne peut être compris sans regarder en face les réalités sociales, économiques et psychologiques qui entourent l’enfant.
Un élève n’arrive jamais seul dans une salle de classe : il y apporte sa famille, son quartier, ses difficultés, ses rêves, ses frustrations et son époque.
C’est précisément pour cela que les sciences de l’éducation, la psychologie et la sociologie ne peuvent être considérées comme des disciplines périphériques dans une réflexion nationale sur l’école. Elles devraient en constituer le cœur.
La Tunisie possède probablement suffisamment de rapports sur son système éducatif pour remplir plusieurs bibliothèques. Ce qui lui manque davantage, c’est la capacité à transformer cette accumulation de diagnostics en une véritable vision.
Car l’éducation ne se réforme pas uniquement avec des textes. Elle se réforme avec une philosophie.
Quelle école voulons-nous ? Une école qui fabrique des élèves capables de réciter ou des citoyens capables de penser ? Une école qui sanctionne l’erreur ou qui apprend à l’utiliser pour progresser ? Une école qui reproduit les inégalités ou qui demeure un puissant instrument d’ascension sociale ? Une école qui prépare à un marché du travail déjà dépassé ou à un monde où l’intelligence artificielle bouleversera profondément les métiers et les compétences ?
Voilà les questions auxquelles un Conseil supérieur de l’éducation devrait être capable de répondre.
Et c’est ici que la composition de cette institution devient politiquement significative.
La Tunisie n’a pas besoin d’un Conseil supérieur de l’éducation qui donne simplement une architecture administrative supplémentaire à un système déjà lourd. Elle a besoin d’un espace capable de penser autrement l’école tunisienne.
Car l’école n’est pas une administration comme les autres. Elle est l’endroit où se prépare la société de demain.
Le danger n’est donc pas seulement de mal composer un Conseil.
Le danger serait de considérer que l’éducation peut être pensée sans les savoirs qui permettent de comprendre l’être humain.
À ce moment-là, le problème ne serait plus une mauvaise composition institutionnelle. Il deviendrait une philosophie de gouvernement.
Et ce serait sans doute la pire des erreurs : celle qui finit par ne plus se reconnaître comme une erreur.
Mustapha machat



