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Quand nos plages ouvrent un dialogue plus apaisé entre le corps, la liberté et l’espace public

Tunis – Univers News Invité à Metouia pour le Festival culturel El Aïn, dans sa 33ᵉ session, où je devais donner une conférence consacrée à « La solidarité métouienne : passage de la solidarité mécanique à la solidarité organique »cette visite fut différente des précédentes : plus riche en échanges, en interrogations et en réflexions autour d’une ville tournée vers la mer, mais encore, par endroits, refermée sur elle-même.

Petite et modeste en apparence, Métouia ne cesse pourtant de susciter une nostalgie lumineuse et de réveiller en moi une joie de vivre retrouvée.  Métouia reste, pour moi, la source même de mes racines, bien que je n’y sois pas né. Elle est cette terre où mes racines parlent à ma place ; cette terre que je n’ai pas choisie, mais qui, à distance, a contribué à me façonner. Elle est, en quelque sorte, cette terre qui m’a créé avant même ma première

Cette expérience m’a conduit à élargir ma réflexion au-delà de Métouia, pour interroger le rapport que certaines communautés littorales entretiennent avec leur environnement maritime, leur culture, leur corps et leur espace public.

Le paradoxe des villes maritimes : regarder l’horizon sans toujours oser s’y abandonner

Serait-ce là le dilemme de nombreuses villes maritimes qui bordent les quelque   1 200 kilomètres de côtes tunisiennes : regarder l’horizon tout en hésitant à s’y abandonner pleinement ?Toutes ces villes, dont Métouia, cette petite forteresse littorale habitée par un immense désir d’ouverture — semblent parfois vivre derrière des portes entrouvertes : entre repli socioculturel et soif d’horizons nouveaux. Elles peinent encore à préserver ce que j’appellerais leur « virginité culturelle »dans un monde qui bouge et dans une histoire qui, elle, ne cesse d’avancer.Cette expression ne doit évidemment pas être comprise comme une volonté de figer la culture dans un état originel ou immuable. Elle désigne plutôt cette volonté collective de préserver une mémoire, des pratiques, des symboles et des modes de vie qui constituent l’identité d’un territoire, alors même que celui-ci est soumis à des transformations économiques, touristiques et sociales profondes

Le littoral tunisien : entre diversité des usages et diversité des normes

Avec son vaste littoral et la diversité de ses plages, la Tunisie s’est imposée comme une importante destination touristique. Pourtant, malgré les profondes mutations socioculturelles que connaît le pays, certaines plages continuent de préserver une forme de « virginité culturelle ».

On y observe ainsi des plages communautaires où les femmes se baignent à l’écart des hommes ; des plages à dominante bédouine où les hommes demeurent largement majoritaires, parfois vêtus de tenues couvrantes, assimilables métaphoriquement à des « scaphandres »; des plages familiales où le burkini s’introduit progressivement ; et, à l’inverse, des plages touristiques où le maillot de bain et le bikini se sont progressivement normalisés.

Ces différents espaces ne sont pas de simples lieux de baignade. Ils constituent de véritables territoires sociaux, dans lesquels se négocient, parfois silencieusement, les rapports entre le corps, la pudeur, la liberté, le genre, la religion, la tradition et la modernité. Autrement dit, la plage devient un observatoire privilégié des transformations de la société tunisienne.

La plage : un espace social où les normes se rencontrent

Si, pour beaucoup, la plage demeure un simple espace de détente, de loisirs et de villégiature, elle représente, pour les spécialistes des sciences humaines et sociales, un espace social, culturel et symbolique particulièrement révélateur des tensions entre tradition et modernité, intimité et visibilité, pudeur et exposition du corpsDans une société où certaines normes et valeurs continuent d’alimenter un consensus socioculturel androcentrique dominant, aucune transformation durable — qu’elle soit juridique, institutionnelle ou comportementale — ne peut véritablement s’opérer sans prendre en considération les représentations collectives profondément enracinées dans le consensus social. La norme sociale ne disparaît pas simplement parce qu’une nouvelle pratique apparaît. Elle se transforme, se négocie, se déplace et, parfois, se recompose.

Nos plages : entre autodéfense communautaire et désir d’ouverture

Les plages villageoises et communautaires qui longent le littoral tunisien constituent, à cet égard, un exemple révélateur d’un certain repli socioculturel, même lorsqu’elles sont habitées par un immense désir d’ouverture. Métouia, ce joyau naturel et culturel, cette oasis littorale du bassin méditerranéen, en fait partie. Elle demeure, aux yeux de ses origines, un véritable paradis terrestre posé sur les rivages d’Essakhra ‘’, de ‘’Hidous’’ et d’ ‘’ Erkhama’’ rivages presque intimes longtemps réservés symboliquement aux Mtawas. Ces rivages portent à la fois les marques d’un certain repli socioculturel, d’une forme d’autodéfense communautaire, mais également celles d’une profonde aspiration à l’ouverture. Le paradoxe est précisément là : se protéger sans s’enfermer ; préserver sans figer ; s’ouvrir sans se dissoudre.

De la plage communautaire à la station balnéaire : quand le territoire change de visage

À l’opposé, d’autres villes du Cap Bon, du Sahel et du Sud-Est tunisiens, autrefois villages agricoles et communautaires, devenus progressivement des stations balnéaires emblématiques, illustrent parfaitement ces transformations.

Dans une étude sociologique consacrée à Hammamet, le sociologue Ridha Boukraa met en évidence une mutation profonde touchant à la fois le paysage naturel et architectural, les normes sociales ainsi que les rapports au corps et au sacré. Cette transformation invite à poser plusieurs questions essentielles :

-Comment ces espaces, autrefois naturels et communautaires, sont-ils devenus des lieux de transgression relative des normes traditionnelles ?

-Comment la plage, avec le port du maillot, du burkini ou même l’exposition plus importante du corps, réinterroge-t-elle les normes vestimentaires, morales et religieuses dans une société musulmane traversée par de profondes mutations socioculturelles ?  Et surtout :

-Que reste-t-il de ces espaces géoculturels originels, poétiques et discrets, dans un environnement urbanistique progressivement remodelé par l’industrie touristique de masse ?

La plage touristique : un laboratoire de transformation des normes

Contrairement aux plages villageoises ou bédouines, où le consensus social continue souvent d’imposer fortement ses règles, les plages touristiques et les stations balnéaires se sont progressivement transformées en espaces de négociation des normes.

_Une désinhibition relative

La plage autorise une plus grande exposition du corps et un relâchement relatif des contraintes sociales habituelles.

Le corps, habituellement soumis à de nombreuses règles de présentation dans l’espace public, bénéficie ici d’une tolérance plus importante.

_Une mutation des normes vestimentaires

Le maillot de bain, puis le burkini, peuvent être appréhendés comme des expressions différentes d’un même processus : celui de la négociation entre désir d’émancipation, exigences religieuses, traditions familiales et adaptation au regard de l’autreLe vêtement devient ainsi un langage social.Il ne couvre pas seulement le corps : il exprime une identité, une appartenance, une valeur, une revendication ou parfois simplement un choix individuel.

_Une reconfiguration symbolique des valeurs

La plage participe également à la recomposition des valeurs dans une société souvent tiraillée entre modernité et tradition, authenticité et apparence, être et paraître. Le corps devient alors un espace symbolique où se confrontent différentes conceptions de la liberté, de la pudeur et de la respectabilité.

Nos rivages , entre préservation identitaire et ouverture au changement

Ces plages touristiques, autrefois empreintes de poésie et de discrétion, se sont progressivement transformées en produits touristiques et en décors parfois standardisés. Cette évolution peut être interprétée comme une forme de « défloration symbolique » des traditions et des valeurs locales, ou comme une violation discrète et astucieuse d’une certaine « virginité culturelle ». Mais cette transformation ne doit pas être appréhendée uniquement sous l’angle de la perte.

Si pour certains, elle représente un enrichissement culturel, une ouverture sur le monde et une actualisation nécessaire des normes sociales, elle signifie pour d’autres, la disparition progressive d’une certaine authenticité, d’un mode de vie et d’une relation particulière au territoire. Ces deux lectures ne sont d’ailleurs pas nécessairement contradictoires. Elles témoignent plutôt d’une tension fondamentale entre préservation identitaire et ouverture au changement.

Entre authenticité et tourisme : quel avenir pour nos rivages ?

Dès lors, une question demeure essentielle : Comment faire cohabiter le souffle poétique et artistique du local avec les logiques uniformisantes de l’industrie touristique ? La véritable modernité ne consiste peut-être pas à remplacer systématiquement l’ancien par le nouveau. Elle pourrait consister à faire dialoguer mémoire et modernité, patrimoine et ouverture, identité locale et universalité. Une société qui s’ouvre n’est pas nécessairement une société qui renonce à elle-même.

La plage : Un espace qui change le rapport à la norme

Le sociologue Ridha Boukraa exprime admirablement cette idée lorsqu’il écrit, dans son étude sur Hammamet : La plage ne se contente pas de transformer les paysages ; elle transforme également les mentalités et les rapports sociaux, elle redéfinit progressivement les rapports au corps, au regard de l’autre et à la liberté individuel « La plage est un espace qui change le rapport à la norme et qui instaure un contact ludique avec la mer. » Cette formule résume à elle seule la puissance sociologique de l’espace balnéaire. Dans certaines métaphores des rivages, la mer ne trace pas uniquement les contours des côtes : elle parle aussi aux sociétés. Par ses vagues, ses vents, ses marées et même par son calme et son silence, elle agit comme une actrice discrète du changement historique. Elle a  progressivement érodé certaines normes pesantes héritées d’un ordre socioculturel fortement androcentrique, tout en favorisant une actualisation silencieuse, progressive et parfois constructive des rapports sociaux. En modifiant le rapport à la norme et en instaurant un lien plus ludique avec la mer, les plages tunisiennes ont certes bousculé certains repères traditionnels. Mais elles ont également ouvert un dialogue plus apaisé entre le corps, la liberté et l’espace public . Par ses vagues, ses marées et ses vents, cette mer enseignante du changement , ne nous demande peut-être pas de choisir entre tradition et modernité , elle semble vouloir nous rappeler qu’une société qui change n’est pas une société qui meurt. C’est une société qui évolue, actualise ses repères et réinvente ses équilibres. .

Hédi Chérif 
Sociologue

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