- La Chine ferme le robinet, Washington cherche des alternatives
- Le problème n’est pas l’absence de revenus, c’est plutôt la capacité de les exploiter
Univers News (SEF) – De la mine à la géopolitique : alors que Washington cherche à sécuriser ses approvisionnements en engrais et que le Maroc consolide sa domination mondiale, la Tunisie dispose encore d’un atout considérable. Mais entre potentiel minier, production en berne et infrastructures vieillissantes, le pays doit désormais transformer ses réserves en véritable puissance industrielle.
Pendant longtemps, le phosphate a été présenté comme l’une des grandes richesses naturelles de la Tunisie. Aujourd’hui, il pourrait devenir bien davantage : un actif stratégique dans la nouvelle bataille mondiale pour les minerais critiques, les engrais et la sécurité alimentaire.
Le changement de contexte international est spectaculaire. La réduction des exportations chinoises de phosphate depuis 2025 a rappelé aux grandes puissances qu’un approvisionnement en engrais peut devenir une question de souveraineté économique et alimentaire. Les États-Unis ont ainsi intégré le phosphate à leur liste des minerais critiques.
Pour la Tunisie, cette évolution ouvre une fenêtre stratégique. Encore faut-il être capable de la saisir.
- La Chine ferme le robinet, Washington cherche des alternatives
La Chine occupe une place majeure dans la chaîne mondiale des engrais. En mars 2025, ses exportations de phosphates auraient chuté de 950 000 tonnes à seulement 13 000 tonnes en un mois, avant la prolongation d’une suspension des exportations jusqu’en août 2026.
Dans le même temps, le prix du phosphate diammonique, le DAP, a progressé de 28 % en un an.
Pour les États-Unis, l’épisode a constitué un rappel concret des risques liés à une dépendance excessive envers un nombre limité de fournisseurs. Washington cherche désormais à diversifier ses sources d’approvisionnement et à développer des chaînes industrielles plus résilientes.
C’est dans ce nouvel environnement que le Maghreb prend une importance particulière.
- Le Maroc dispose déjà de l’arme industrielle
Avec près de 70 % des réserves mondiales connues, le Maroc occupe une position dominante sur le marché du phosphate.
Mais son véritable avantage ne réside pas uniquement dans ses réserves. Il se trouve surtout dans sa capacité à transformer le minerai en produits à forte valeur ajoutée.
À travers l’OCP, le Royaume a développé une industrie intégrée associant extraction, transformation, production d’engrais et infrastructures logistiques, tout en construisant progressivement des partenariats et des chaînes d’approvisionnement internationales.
Autrement dit, le Maroc ne vend pas seulement du phosphate : il vend une capacité industrielle intégrée autour du phosphate.
Cette différence est essentielle.
- La Tunisie, deuxième pièce du puzzle ?
C’est précisément ici que se situe l’opportunité tunisienne.
Selon l’analyse du Washington Institute for Near East Policy , la Tunisie pourrait constituer un second nœud d’approvisionnement pour les marchés occidentaux.
Il ne s’agirait pas de remplacer le Maroc, mais de compléter l’offre régionale afin de réduire le risque lié à une concentration excessive des approvisionnements.
La Tunisie dispose pour cela d’un avantage historique : une chaîne industrielle déjà existante, allant de l’extraction par la Compagnie des phosphates de Gafsa jusqu’à la transformation par le Groupe chimique tunisien.
Le pays disposerait, selon l’USGS, de 2,5 milliards de tonnes de réserves. Le GCT possède par ailleurs des unités à Gabès, Skhira et M’Dhilla permettant de produire notamment de l’acide phosphorique, du DAP et du TSP.
Le problème n’est donc pas l’absence de ressources.
Le problème est la capacité à les exploiter.
- De 8 millions à environ 3 millions de tonnes
Les chiffres racontent à eux seuls le décrochage du secteur.
La CPG produisait encore 8 millions de tonnes en 2010. En 2024, sa production était tombée à 3,04 millions de tonnes, avant de remonter à environ 3,9 millions de tonnes en 2025, selon ses propres données. L’USGS retient pour sa part une estimation plus prudente, autour de 3,3 millions de tonnes.
Derrière cette baisse se trouvent des difficultés devenues structurelles : tensions sociales dans le bassin minier, équipements vieillissants, problèmes liés à l’eau nécessaire au lavage du minerai et surtout insuffisances logistiques et ferroviaires entre le bassin de Gafsa et les sites de transformation et d’exportation.
La contradiction est saisissante : la Tunisie dispose d’une ressource stratégique, d’une industrie de transformation et d’une position géographique privilégiée, mais peine encore à convertir ces atouts en performance industrielle durable.
- 2,7 milliards de dinars pour relancer la machine
Le secteur n’est toutefois pas condamné à l’immobilisme.
En juin 2026, la CPG et le GCT ont présenté devant le Conseil national des régions et des districts un plan d’affaires 2026-2035.
L’objectif affiché est ambitieux : atteindre 4,5 millions de tonnes de production marchande dès 2026, puis 5 millions en 2028 et 9,4 millions à l’horizon 2035.
Pour y parvenir, le programme prévoit environ 2,7 milliards de dinars d’investissements, mais également un rééchelonnement de la dette, des financements d’urgence, l’accélération des exportations et le renforcement du transport ferroviaire.
Le défi sera désormais de passer du plan à l’exécution.
- Kasserine : un nouvel acteur entre dans le jeu
Autre élément susceptible de modifier la donne : l’arrivée d’un acteur privé.
La société australienne PhosCo, cotée à la Bourse de Sydney, développe depuis 2024 le projet Gasaat, dans la région de Kasserine.
Les ressources du projet sont désormais estimées à 166,6 millions de tonnes, avec une teneur élevée en pentoxyde de phosphore.
Le projet bénéficie d’un partenariat associant le ministère tunisien de l’Industrie et la BERD, laquelle a accordé une subvention d’un million d’euros destinée à faire progresser l’étude de faisabilité bancable.
- Washington passe du discours aux premiers signaux concrets
Le dossier prend une dimension supplémentaire avec l’intervention américaine.
Début août 2026, l’ambassade des États-Unis à Tunis et le Bureau des affaires du Proche-Orient du Département d’État ont lancé, via Grants.gov, un appel à candidatures intitulé « Safeguarding U.S. Critical Minerals Supply Chains – Tunisia ».
L’enveloppe directe annoncée se situe entre 1 million et 1,536 million de dollars, pour une durée de 18 à 24 mois.
Mais l’objectif affiché dépasse largement ce financement initial : identifier et accompagner des investisseurs privés américains afin de mobiliser plus de 100 millions de dollars autour de PhosCo, avec l’hypothèse d’une prise de participation comprise entre 30 % et 40 %.
Il s’agit donc moins d’une aide directe que d’un mécanisme destiné à déclencher des capitaux privés.
- Le phosphate tunisien face à son moment de vérité
Le contexte international est en train de changer. La sécurité alimentaire ne dépend plus uniquement de la disponibilité des terres agricoles et de l’eau. Elle dépend également de l’accès aux engrais et, en amont, aux minerais nécessaires à leur fabrication.
Pour Washington, le phosphate est désormais une composante de cette équation stratégique.
Pour Tunis, l’enjeu est plus large encore.
Il ne s’agit plus simplement de relancer la production de la CPG ou d’augmenter les exportations. Il s’agit de savoir si la Tunisie peut reconstruire autour du phosphate une véritable politique industrielle, capable de générer davantage de valeur ajoutée, d’attirer des investissements, de développer les infrastructures et de renforcer les exportations.
Le pays possède les réserves. Il possède une industrie historique. Il possède un savoir-faire. Il dispose également désormais de signaux d’intérêt internationaux.
Ce qui lui manque encore, c’est la capacité à transformer ces éléments en chaîne industrielle performante, fiable et durable.
- La géologie ne suffit plus
Le Maroc illustre parfaitement cette évolution : la richesse du sous-sol n’est devenue une puissance économique qu’à travers des investissements massifs dans la transformation, la logistique, les infrastructures et les partenariats internationaux.
La Tunisie se trouve aujourd’hui devant une équation similaire.
Les premiers signaux sont là : plan CPG-GCT, projet Gasaat à Kasserine et intérêt américain pour les chaînes d’approvisionnement en minerais critiques.
Reste le plus difficile : transformer l’intérêt international en investissements, les investissements en capacités industrielles, et les capacités industrielles en emplois, exportations et devises.
Le phosphate tunisien pourrait ainsi redevenir un moteur de croissance.
Mais à une condition : ne plus considérer le phosphate comme une simple richesse minière, mais comme un actif industriel et géopolitique.
La question n’est donc plus seulement de savoir combien de phosphate la Tunisie possède.
La vraie question est de savoir combien de valeur elle est capable d’en tirer.




