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Sociétés de l’environnement : 15 ans de salaires… et toujours aucun bilan??!!!

UniversNews (NAT) – Créées pour acheter la paix sociale dans les régions minières, ces entreprises «fantômes» appelées «Sociétés de l’Environnement et du Jardinage» coûtent aujourd’hui plus de 200 millions de dinars par an à l’État, sans évaluation publique de ce qu’elles produisent. Enquête sur un dispositif devenu intouchable.

Les finances publiques sont sous tension et chaque dinar compte pour le pays. Un dossier revient pourtant périodiquement sur la table, sans jamais être tranché : celui des sociétés de l’environnement, de la plantation et du jardinage. Ces structures ont été pensées comme une réponse d’urgence au chômage et à la colère des régions minières. Elles sont devenues l’un des symboles les plus parlants de la dérive des dépenses publiques depuis le 14 janvier.

Une réponse d’urgence à la colère du bassin minier

L’histoire commence à Gafsa, au lendemain du 14 janvier. Dès 2011, cinq sociétés de l’environnement, de plantation et de jardinage sont créées dans l’urgence, avec une embauche massive de 6 500 personnes. Elles sont implantées à Métlaoui, Redeyef, Medhilla et Om Larayes et financées par la Compagnie des phosphates de Gafsa (CPG). D’autres voient le jour à Sfax, Gafsa et Gabès, à la charge du Groupe chimique tunisien (GCT).

Le dispositif gagne ensuite le Sud. En juin 2017, l’accord qui met fin au sit-in d’El Kamour, à Tataouine, prévoit 1 500 recrutements dans une société de l’environnement. En 2020, un nouvel accord va plus loin. Il classe la société comme entreprise à participation publique sous la tutelle du ministère de l’Agriculture, ce qui lui ouvre les augmentations salariales du secteur public, et lui impose 1 000 recrutements supplémentaires. L’attrait de ces postes est considérable : 24 000 candidatures ont été déposées pour ces 1 000 postes.

Une masse salariale qui ne cesse d’enfler

Les chiffres officiels, livrés au fil des années devant le Parlement, dessinent une trajectoire sans ambiguïté :

2016 : la masse salariale de ces sociétés avoisine 116 à 120 millions de dinars (MD).

Fin 2017 : le ministre de l’Industrie Slim Feriani annonce près de 134 MD. Il précise que ces structures emploient près de 17 000 agents, dont 11 000 dans celles de la CPG et 6 000 dans celles du GCT.

Aujourd’hui : les estimations qui circulent font état de 14 000 à 16 000 personnes, pour un coût annuel d’environ 225 MD.

Si ce dernier chiffre se confirme, la facture aura progressé de près de 70 % depuis 2017. Rapporté aux effectifs, il représente un ordre de grandeur de 15 000 dinars par agent et par an, financés presque exclusivement sur fonds publics.

Le coût total depuis 2011

Aucune administration n’a jamais publié le coût cumulé de ce dispositif. UniversNews a tenté une reconstitution à partir des seuls chiffres officiels disponibles et des estimations actuelles. Elle repose sur trois hypothèses :

2011-2015 : une montée en charge prudente, autour de 50 à 80 MD par an ;

2016-2017 : les montants annoncés par les ministres, soit 116 MD puis 134 MD ;

2018-2026 : une progression régulière de 134 MD jusqu’aux quelque 225 MD estimés aujourd’hui.

Le résultat donne un ordre de grandeur saisissant : entre 2 et 2,5 milliards de dinars versés depuis 2011. C’est à peu près l’équivalent de l’ensemble du plan d’urgence de 740 millions de dollars que l’État vient de mobiliser auprès de la BERD, de l’ITFC et d’Afreximbank pour sauver la CPG et le GCT.

Autrement dit, la Tunisie a consacré à ces sociétés, en quinze ans, l’équivalent de ce qu’elle emprunte aujourd’hui à l’étranger pour maintenir à flot son industrie du phosphate. Et elle l’a fait sans qu’aucun bilan de réalisations n’ait jamais été rendu public.

« Un rendement quasiment nul », de l’aveu même des ministres

Le plus frappant est que le constat d’inefficacité ne vient pas seulement des critiques. Il est formulé par les responsables eux-mêmes. En 2018, le ministre de l’Énergie Khaled Kaddour qualifiait de quasiment nul le rendement de ces sociétés. Slim Feriani, de son côté, jugeait que la situation ne pouvait pas perdurer et appelait à repenser entièrement leur modèle.

Les tentatives de relance n’ont pas manqué :

2015 : 21 conventions sont signées à Gafsa pour l’aménagement de parcs et de jardins, la mise à niveau de piscines municipales, la plantation d’arbres le long des routes et la réhabilitation de pistes agricoles ;

2017 : un programme de « projets verts » prévoit des plantations aux entrées des villes et autour des zones industrielles, des ceintures vertes et l’aménagement des décharges ;

Depuis : les gouvernements successifs multiplient les réunions à la Kasbah, avec un mot d’ordre récurrent, « améliorer la gouvernance ».

Aucun bilan chiffré n’a pourtant été publié : ni hectares plantés, ni kilomètres de routes aménagés, ni coût par réalisation.

Une paix sociale qui n’est même pas acquise

Ces sociétés devaient garantir la stabilité. Elles sont elles-mêmes devenues des foyers de contestation. À Kébili, en juillet 2024, leurs employés ont protesté devant les sièges des délégations après le rejet de leurs revendications professionnelles. À Tataouine, des agents ont manifesté pour réclamer trois mois d’arriérés de salaires.

Le paradoxe est complet. L’État paie, mais il paie en retard. Les salariés sont mécontents. Les régions ne voient pas les réalisations promises. Et la paix sociale achetée à crédit n’est toujours pas garantie.

La CPG et le GCT, payeurs au bord de l’asphyxie

Le dossier prend une dimension particulière au moment où l’État s’endette pour relancer la CPG et le GCT. Ces deux entreprises supportent depuis 2011 une charge sociale sans rapport avec leur activité. En 2018, elles affichaient des pertes de 250 MD, alors que l’État en tirait près de 1 000 MD de bénéfices en 2010. Le ministère de tutelle lui-même citait, parmi les causes de leurs difficultés, la hausse de la masse salariale liée aux recrutements.

Les nouveaux prêts visent à moderniser les équipements et à sécuriser les intrants. Mais les entreprises qui les reçoivent continuent de traîner un dispositif social que personne n’ose réformer.

Le budget de l’État permet-il de prolonger cette tragédie ?

La question n’est plus morale, elle est arithmétique. Le projet de loi de finances 2027 table sur une croissance de 1,9 %, pour une inflation attendue autour de 5 %. Le déficit budgétaire atteignait encore 5,4 % du PIB en 2025. La dette publique dépasse 80 % du PIB. Le chômage des jeunes reste au-dessus de 38 %.

Un chiffre résume l’impasse. Pour 2026, le gouvernement prévoyait une hausse de la masse salariale publique de 1,1 milliard de dinars, alors que le cadrage budgétaire n’en autorisait que 878 millions. Le dépassement, environ 222 MD, correspond presque exactement au coût annuel estimé des sociétés de l’environnement.

Dans le même temps, la CPG manque d’investissements, le GCT peine à financer sa maintenance et la dépollution de Gabès, et des milliers de diplômés du supérieur, docteurs compris, attendent toujours un emploi à la hauteur de leurs qualifications. Comme le souligne l’universitaire Ali Ben Omar, chaque dinar versé sans contrepartie à ce dispositif est un dinar qui manque ailleurs.

Le budget actuel ne permet pas de continuer ainsi. Mais aucun gouvernement n’a encore osé l’écrire. Supprimer ces sociétés du jour au lendemain reviendrait à rallumer les foyers de tension qu’elles étaient censées éteindre. Les maintenir en l’état revient à financer à crédit une paix sociale qui ne tient plus. Entre les deux, une seule voie est crédible : une évaluation indépendante et publiée, qui réponde enfin à quatre questions.

* Combien ces sociétés coûtent-elles exactement, toutes tutelles confondues ?

* Qu’ont-elles réalisé, en hectares, en chantiers et en services rendus ?

* De combien d’agents ont-elles réellement besoin ?

* Quel est le coût de chaque poste au regard du service fourni ?

Sans ce travail de vérité, la facture continuera de s’alourdir au détriment de l’investissement, de la maintenance et des services publics essentiels. Et l’urgence de 2011 deviendra, pour de bon, une charge permanente.

Mourad Ben Slimane

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