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Coupures d’électricité : qui paiera la facture cachée des délestages ?

PME, petits commerces, industries : derrière chaque heure sans courant, une économie qui perd plus qu’elle ne le dit

Il y a la coupure que l’on voit. Et puis il y a celle que l’on ne voit pas.

La première plonge un quartier dans le noir pendant quelques heures. La seconde se traduit par une machine arrêtée, une commande retardée, une chambre froide qui se réchauffe, une caisse qui ne fonctionne plus, des clients qui repartent, des salariés immobilisés et, au bout de la chaîne, une marge qui disparaît.

C’est cette deuxième facture que personne ne comptabilise véritablement.

Le mois d’août 2026 aura rappelé, avec une certaine brutalité, la vulnérabilité du système électrique tunisien. Les délestages se sont succédé dans plusieurs régions, parfois en pleine journée, parfois en soirée. Le 31 août encore, la STEG annonçait de nouvelles coupures tournantes dans plusieurs zones, avec des plages pouvant aller de 20 heures à 2 heures du matin.

Quelques jours auparavant, le 24 août, de nombreuses localités du gouvernorat de Nabeul figuraient parmi les zones susceptibles d’être touchées.

Le phénomène n’est donc plus exceptionnel. Il devient un risque économique.

  • Deux heures de coupure peuvent coûter beaucoup plus que deux heures

C’est toute l’ambiguïté du débat.

Une coupure de deux heures ne signifie pas nécessairement deux heures de production perdues.

Dans une unité industrielle, une machine peut nécessiter un redémarrage progressif. Une chaîne peut être désorganisée. Une matière première peut devenir inutilisable. Une commande peut être retardée.

Dans certaines activités, le temps nécessaire pour revenir à une production normale peut être supérieur à la durée de l’interruption.

Le coût réel d’une coupure est donc souvent supérieur à sa durée.

Et cette différence est particulièrement importante pour les PME.

  • Les grandes entreprises peuvent se protéger. Les petites, beaucoup moins.

Un grand groupe peut investir dans un groupe électrogène, des onduleurs, des systèmes de secours ou des solutions de stockage.

Pour une petite entreprise, l’équation est différente.

Acheter un groupe électrogène représente un investissement. Le faire fonctionner signifie acheter du carburant. Il faut ensuite assurer l’entretien, la maintenance et le renouvellement de l’équipement.

Pour un petit commerçant, un artisan ou une PME industrielle déjà confrontée à des difficultés de trésorerie, la sécurité énergétique devient ainsi une charge supplémentaire.

Une charge qui n’était pas nécessairement prévue dans le business plan.

  • Le petit commerce paie cash

Le phénomène est encore plus brutal dans le commerce.

Un café sans machine à café pendant plusieurs heures perd immédiatement une partie de son activité.

Un restaurant peut voir sa production interrompue.

Une boulangerie peut être confrontée à l’arrêt de ses équipements.

Une supérette doit protéger ses produits réfrigérés.

Un petit commerçant qui travaille avec une marge réduite n’a pas toujours la capacité d’absorber ces pertes.

Pour lui, la coupure n’est pas une statistique. C’est du chiffre d’affaires qui ne rentre pas.

Et lorsque cela se répète, ce sont les marges déjà faibles qui commencent à disparaître.

  • L’industrie : le coût invisible du redémarrage

Le problème est encore plus sensible dans l’industrie.

Une interruption électrique peut désorganiser une ligne entière. Les conséquences peuvent toucher non seulement la production, mais également les délais de livraison et, par ricochet, les relations avec les clients.

Pour les entreprises exportatrices, le risque est encore plus sensible : un retard de production peut devenir un retard de livraison, puis un problème commercial.

Dans une économie qui cherche à renforcer ses exportations et à attirer davantage d’investissement, la fiabilité de l’électricité n’est donc pas une question technique : c’est une question de compétitivité.

Et la facture pourrait être beaucoup plus importante qu’on ne le pense

Un premier élément permet de mesurer l’ordre de grandeur du problème.

Selon une estimation relayée en juillet, si la STEG devait économiser environ 250 MW grâce aux coupures tournantes, une période de cinq jours avec deux heures de délestage quotidien pouvait représenter un coût économique estimé à 12,5 millions de dinars. Dans un scénario de quatre heures de coupure quotidienne pendant dix jours, l’estimation dépassait 50 millions de dinars.

Ces chiffres doivent naturellement être considérés comme des estimations et non comme une mesure officielle du coût global des délestages.

Mais ils posent une question essentielle :

Combien les coupures du mois d’août ont-elles réellement coûté à l’économie tunisienne ?

Et surtout : combien ont-elles coûté aux PME ?

  • Le PIB ne raconte pas toute l’histoire

La Tunisie a enregistré une croissance de 2,3 % au deuxième trimestre 2026, selon l’INS, après une progression de 2,6 % au premier trimestre.

L’inflation atteignait parallèlement 5,1 % en juillet.

Autrement dit, l’économie avance, mais dans un environnement où les marges de manœuvre restent limitées.

Dans ce contexte, chaque rupture de production compte.

Or les statistiques nationales ne permettent pas forcément de voir immédiatement les pertes liées aux commandes non produites, aux marchandises détériorées, aux heures de travail improductives ou aux investissements supplémentaires imposés aux entreprises.

Le coût des délestages se disperse dans des milliers de bilans et de comptes d’exploitation.

Il disparaît presque naturellement des statistiques globales.

  • Une entreprise peut perdre sans fermer

C’est peut-être le point le plus préoccupant.

Une PME n’a pas besoin de fermer ses portes pour être fragilisée.

Quelques semaines de perturbations peuvent suffire à réduire sa marge, augmenter ses charges et dégrader sa trésorerie.

Et dans une entreprise déjà fortement endettée ou disposant de peu de fonds propres, le choc peut être disproportionné.

La coupure électrique devient alors un risque de crédit, un risque de production et un risque commercial.

Les banques et les institutions financières devraient d’ailleurs pouvoir intégrer cette nouvelle dimension dans l’analyse de certains secteurs fortement dépendants de l’électricité.

  • Le véritable sujet : la prévisibilité

Une entreprise peut s’adapter à beaucoup de contraintes lorsqu’elle peut les prévoir.

Elle peut modifier ses horaires.

Reporter une production.

Réorganiser ses équipes.

Mettre en marche un groupe électrogène.

Prévenir ses clients.

Mais l’incertitude est beaucoup plus difficile à gérer.

Lorsque le courant est rétabli « sans préavis », comme le rappellent certains avis de la STEG, la capacité de planification de l’entreprise devient mécaniquement plus faible.

Or l’investissement privé a besoin de prévisibilité.

  • Il faut enfin mesurer ce que coûtent les coupures

C’est probablement l’un des enseignements majeurs de cet été.

La Tunisie ne peut pas se contenter de comptabiliser les mégawatts économisés grâce aux délestages.

Elle doit également mesurer les dinars perdus par l’économie.

Combien de tonnes de production industrielle ont été perdues ?

Combien de PME ont interrompu leur activité ?

Combien de commerces ont subi une baisse de chiffre d’affaires ?

Combien de produits ont été détériorés ?

Combien de carburant supplémentaire les entreprises ont-elles consommé pour produire leur propre électricité ?

Combien d’heures de travail ont été perdues ?

Et, surtout, combien cela coûte-t-il au pays ?

L’Union des petites et moyennes industries avait justement proposé la création d’un « indice national du coût économique des coupures d’électricité », afin de quantifier ce phénomène et de l’intégrer dans la planification économique.

L’idée mérite d’être reprise.

Car le vrai coût n’est pas seulement énergétique

Le débat ne doit évidemment pas se résumer à mettre en cause la STEG.

Les délestages interviennent dans un contexte de forte demande et de contraintes sur le réseau. La STEG a indiqué à plusieurs reprises que les interruptions étaient liées à la nécessité de préserver l’équilibre entre production et consommation.

Mais précisément : si le problème est devenu suffisamment important pour imposer des délestages répétés, il doit désormais être traité comme un problème économique national.

La question n’est plus seulement :

« Comment éviter que le réseau ne s’effondre ? »

Elle est aussi :

« Comment éviter que les entreprises ne paient le prix de cette fragilité ? »

Une facture qui risque de revenir

L’électricité est invisible lorsqu’elle fonctionne.

Elle devient immédiatement visible lorsqu’elle disparaît.

Mais son véritable coût apparaît parfois plusieurs semaines plus tard : dans un bilan moins favorable, une commande perdue, une trésorerie dégradée, un investissement reporté ou un commerçant qui renonce à embaucher.

C’est cette facture-là que la Tunisie doit désormais apprendre à mesurer.

Parce qu’une économie qui affiche 2,3 % de croissance ne peut pas se permettre de perdre, dans l’ombre, des millions de dinars à chaque épisode de délestage.

Les coupures plongent les entreprises dans le noir pendant quelques heures.

Mais leur facture, elle, peut rester longtemps dans les comptes.

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