
Tunis Univers news. Ezzedine Khalfallah est un consultant international en stratégie de l’énergie. Il a apporté son assistance à plusieurs bailleurs et acteurs, notamment la Banque mondiale, l’USAID, l’IFC, le PNUD, la GIZ et l’OCDE.
Ingénieur diplômé de l’Institut Français du Pétrole « IFP » et titulaire d’un diplôme en Gestion d’entreprises du secteur de l’énergie de HEC Montréal. Il a aussi bénéficié d’une formation en énergies renouvelables et alternatives à l’Université de Gainesville en Floride (USA).
M. Khalfallah a occupé plusieurs postes de direction au sein de l’ETAP (Directeur de la stratégie et de la planification), de l’ANME (Directeur Général) et de Joint Oil (Directeur Général Adjoint).
M. Khalfallah s’est beaucoup investi dans la vie associative où il a occupé le poste de président dans différentes associations liées aux secteurs de l’énergie et de l’environnement. Nous l’avons sollicité pour des éclairages exhaustifs au rapport de ce qui vit la Tunisie sur la plan énergétique et la crise de l’électricité.
Univers news. Vous êtes un éminent expert en énergie, en tant que tel pensez-vous que cette situation exceptionnelle soit uniquement due aux phénomènes naturels ?
Ezzedine Khalfallah .Je ne pense pas que cette situation exceptionnelle soit uniquement due aux phénomènes naturels. Certes, la vague de chaleur que connaît actuellement la Tunisie et d’autres pays de la région méditerranéenne, est un facteur déclencheur majeur. Les températures élevées, plus fréquentes et plus intenses sous l’effet du changement climatique, entraînent une forte augmentation de la demande d’électricité, principalement à cause de l’usage massif des climatiseurs. Lors des pics de chaleur, la climatisation peut représenter une part très importante de la puissance appelée sur le réseau.
Cependant, les délestages ne s’expliquent pas uniquement par les conditions météorologiques. Ils sont également le résultat de facteurs structurels qui se sont accumulés au fil des années.
D’abord, la demande d’électricité progresse plus rapidement que les capacités de production disponibles lors des pointes estivales. Ensuite, une grande partie du parc de production est vieillissante et nécessite davantage de maintenance, ce qui réduit parfois la disponibilité des centrales au moment où elles sont le plus sollicitées. À cela s’ajoute un réseau électrique qui doit être continuellement renforcé pour faire face à l’évolution des charges.
Il faut également souligner que le modèle de consommation évolue. Le taux d’équipement des ménages en climatiseurs augmente rapidement, souvent avec des appareils peu performants sur le plan énergétique. Cela accentue fortement les pointes de consommation, même si la consommation annuelle n’augmente pas dans les mêmes proportions.
Enfin, la transition énergétique n’a pas encore produit tous ses effets. Le développement des énergies renouvelables, du stockage de l’électricité, de la gestion intelligente de la demande et de l’efficacité énergétique aurait permis de réduire une partie de cette vulnérabilité.
De ce fait, on peut dire que la chaleur est le facteur déclencheur, mais elle agit comme un révélateur de fragilités plus profondes du système électrique tunisien. Les phénomènes climatiques extrêmes vont probablement devenir plus fréquents. L’enjeu n’est donc pas seulement de gérer les crises ponctuelles, mais de renforcer durablement la résilience du système électrique en investissant simultanément dans les capacités de production, le renforcement des réseaux, les énergies renouvelables, le stockage, les interconnexions et surtout la maîtrise de la demande d’énergie.
Pensez-vous que ce système du délestage constitue le palliatif adéquat pour cette gestion de crise ?
-Je considère que le délestage est une mesure d’urgence, mais certainement pas une solution durable. Lorsqu’un système électrique est confronté à un déséquilibre critique entre l’offre et la demande, le délestage permet d’éviter un effondrement généralisé du réseau, communément appelé black-out. D’un point de vue technique, il s’agit donc d’un mécanisme de protection indispensable pour préserver la stabilité du système électrique.
Cela étant, son recours fréquent traduit des difficultés plus profondes. Une gestion moderne des pointes de consommation ne devrait pas reposer principalement sur des coupures d’électricité, mais sur un ensemble de solutions complémentaires.
Il est d’abord essentiel de développer une véritable gestion active de la demande. Cela passe par des campagnes de sensibilisation, des incitations tarifaires encourageant le déplacement des consommations hors des heures de pointe, ainsi que par le recours à des équipements plus performants, notamment les climatiseurs à haute efficacité énergétique.
Parallèlement, il est nécessaire d’accélérer les investissements dans les capacités de production, les énergies renouvelables, le stockage de l’électricité et la modernisation du réseau. Ces investissements permettront de rendre le système plus résilient face aux épisodes climatiques extrêmes, appelés à devenir plus fréquents sous l’effet du changement climatique.
Enfin, lorsque le délestage est inévitable, il doit être mis en œuvre selon des critères de transparence, d’équité et de prévisibilité. Les usagers doivent être informés à l’avance des horaires et des zones concernées afin de limiter les perturbations pour les ménages, les entreprises, les industries et les services essentiels.
En résumé, le délestage est un palliatif nécessaire en période de crise, mais il ne peut constituer une stratégie de gestion à long terme. L’objectif doit être de réduire progressivement le recours à cette pratique grâce à une meilleure maîtrise de la demande, à une diversification des sources d’énergie et à une planification plus robuste du système électrique.
Des sons de cloche, venant d’autres experts, jugent que les structures institutionnelles n’ont pas fait preuve de prévoyance ?
-La question de la prévoyance mérite d’être abordée avec objectivité. Il serait excessif de réduire la situation actuelle à un simple manque d’anticipation des institutions. En revanche, il est légitime de s’interroger sur le rythme auquel les investissements et les réformes ont été conduits au regard de l’évolution des besoins du pays.
Depuis plusieurs années, les signaux étaient connus : augmentation continue de la demande d’électricité, généralisation de la climatisation, croissance démographique et urbaine, mais aussi multiplication des vagues de chaleur sous l’effet du changement climatique. Ces tendances laissaient présager une intensification des pointes de consommation estivales.
Dans ce contexte, les capacités de production, le renforcement du réseau, les interconnexions électriques notamment avec l’Europe, le développement des énergies renouvelables, les solutions de stockage et les programmes d’efficacité énergétique auraient dû progresser à un rythme plus soutenu. Il ne s’agit pas uniquement d’une question technique ; les contraintes financières, réglementaires, institutionnelles et parfois géopolitiques ont également pesé sur les décisions d’investissement.
Il faut également rappeler que la planification énergétique est un processus de long terme. Les infrastructures électriques nécessitent souvent plusieurs années entre leur conception, leur financement, leur réalisation et leur mise en service. Les décisions prises aujourd’hui produisent leurs effets plusieurs années plus tard.
À mon sens, la situation actuelle doit être considérée comme un signal d’alerte. Plus que de rechercher des responsabilités, il est essentiel d’en tirer les enseignements afin d’accélérer la transition énergétique, de renforcer la résilience du système électrique et d’intégrer davantage les scénarios climatiques dans la planification nationale.
En définitive, je dirais que le problème est moins un défaut de prévoyance qu’un déficit d’anticipation opérationnelle et de capacité d’exécution face à des évolutions qui étaient, pour une large part, prévisibles.
Faut-il selon vous réviser ce qu’on appelle « dépendance fatale » vis-à-vis du gaz importé d’Algérie ?
-Je pense qu’il faut nuancer l’expression de « dépendance fatale ». La Tunisie dépend effectivement, dans une large mesure, du gaz naturel pour produire son électricité, et une part importante de ce gaz provient d’Algérie. Cette dépendance constitue une vulnérabilité énergétique, mais elle ne doit pas être interprétée comme une fatalité.
Il faut d’abord rappeler que les relations énergétiques entre la Tunisie et l’Algérie reposent sur un partenariat historique, stable et mutuellement bénéfique. À ce titre, le gaz algérien demeure un facteur essentiel de sécurité d’approvisionnement. Il ne s’agit donc pas de remettre en cause ce partenariat stratégique.
En revanche, il est indispensable de réduire progressivement la dépendance à une seule source d’énergie et, plus généralement, aux combustibles fossiles importés. Toute concentration excessive des approvisionnements expose le pays aux fluctuations des prix internationaux, aux risques géopolitiques et aux contraintes d’approvisionnement.
La véritable réponse réside dans la diversification du mix énergétique. La Tunisie dispose d’un potentiel exceptionnel en énergie solaire et éolienne, qu’il convient d’exploiter davantage. À cela doivent s’ajouter le développement des capacités de stockage, l’amélioration de l’efficacité énergétique, une meilleure maîtrise de la demande et, à terme, des interconnexions électriques renforcées avec les pays voisins.
L’objectif ne doit donc pas être de substituer une dépendance à une autre, mais de construire un système énergétique plus diversifié, plus résilient et plus souverain. La meilleure sécurité énergétique est celle qui repose sur la diversité des ressources, la sobriété énergétique et une production nationale accrue d’énergies renouvelables.
Pensez-vous qu’il est temps que la STEG renonce à son « vieux » logiciels et s’adapte aux nouvelles donnes énergétiques, surtout qu’elle vient de bénéficier de deux financements substantiels ?
-Je pense que la question ne doit pas être formulée en termes de « vieux logiciels », mais plutôt en termes de transformation numérique et de modernisation des outils de pilotage du système électrique.
Le secteur de l’électricité connaît aujourd’hui une mutation profonde. Les réseaux ne sont plus conçus uniquement pour acheminer l’énergie produite par quelques grandes centrales vers les consommateurs. Ils doivent désormais intégrer des sources d’énergie renouvelables, souvent intermittentes, des productions décentralisées, des solutions de stockage, des véhicules électriques et des mécanismes de gestion active de la demande. Tout cela nécessite des outils numériques beaucoup plus performants.
Dans ce contexte, il est effectivement indispensable que la STEG poursuive la modernisation de ses systèmes d’information, de ses plateformes de conduite du réseau, de ses outils de prévision de la demande, ainsi que de ses systèmes de supervision et d’aide à la décision. Les technologies d’intelligence artificielle, les réseaux intelligents (smart grids), les compteurs communicants et l’analyse des données peuvent considérablement améliorer la qualité du service, optimiser l’exploitation du réseau et réduire les risques de surcharge.
Les financements récemment obtenus constituent une opportunité importante pour la Tunisie et pour la STEG. Ils visent à contribuer au financement du programme d’amélioration de l’efficacité, de la performance et de la gouvernance du secteur énergétique en Tunisie. Ces financements s’inscrivent dans le cadre des réformes engagées dans le secteur de l’énergie, notamment dans le domaine de la production d’électricité et permettrait à la STEG de rétablir ses équilibres financiers, d’améliorer ses indicateurs techniques et commerciaux, ainsi que de renforcer les mécanismes de bonne gestion et de gouvernance. Toutefois, la véritable réussite ne dépendra pas uniquement de l’obtention des financements et de l’acquisition de nouveaux logiciels ou équipements, elle reposera également sur la formation des ressources humaines, l’adaptation des processus de travail, la cybersécurité et une gouvernance efficace des projets de transformation.
La modernisation numérique de la STEG en cours d’implémentation, n’est plus donc un choix, mais une nécessité stratégique. Elle doit accompagner la transition énergétique du pays et permettre à l’entreprise de passer d’une logique de gestion traditionnelle du réseau à une gestion intelligente, flexible et résiliente, adaptée aux futurs défis énergétiques.
Il existe un paradoxe tenant à l’énergie solaire photovoltaïque qui ne stockent pas l’électricité, sans oublier le fait que notre énergie éolienne profite principalement à l’Italie : pouvez-vous nous fournir des éclairages sur cette controverse ?
-Il est important de distinguer plusieurs aspects qui sont souvent confondus dans le débat public.
Premièrement, le photovoltaïque ne stocke effectivement pas l’électricité, mais ce n’est pas sa vocation. Les panneaux solaires produisent de l’électricité lorsque le soleil est disponible. Le stockage est assuré par d’autres technologies, notamment les batteries, les stations de pompage-turbinage (STEP) ou, à plus long terme, l’hydrogène vert. Autrement dit, ce n’est pas une limite propre au photovoltaïque, mais une composante de l’ensemble du système énergétique.
Deuxièmement, l’intermittence des énergies renouvelables est un défi réel, mais elle est aujourd’hui de mieux en mieux maîtrisée grâce à la diversification des sources d’énergie, au stockage, à une meilleure prévision météorologique et à des réseaux électriques plus intelligents et plus interconnectés. Dans de nombreux pays, ces solutions permettent déjà d’intégrer une part importante d’énergies renouvelables sans compromettre la stabilité du réseau.
Concernant l’énergie éolienne et l’idée selon laquelle elle profiterait principalement à l’Italie, il convient d’apporter une précision. Les projets d’interconnexion électrique entre la Tunisie et l’Europe, notamment avec l’Italie, ne signifient pas que l’électricité produite en Tunisie sera systématiquement exportée au détriment des besoins nationaux. Une interconnexion fonctionne dans les deux sens : elle permet d’exporter les excédents lorsque la production est abondante, mais aussi d’importer de l’électricité lorsque cela est nécessaire. Elle améliore ainsi la sécurité d’approvisionnement et la flexibilité du système électrique.
À terme, si la Tunisie développe fortement son potentiel solaire et éolien, les exportations d’électricité verte pourront constituer une source de revenus, d’investissements et d’emplois. Cependant, cela ne doit jamais se faire au détriment de la sécurité énergétique nationale. La priorité doit rester la satisfaction de la demande intérieure et le renforcement de la résilience du système électrique tunisien.
En fait, la véritable question n’est pas de savoir si les énergies renouvelables présentent des limites — toutes les technologies en ont — mais de savoir comment les intégrer intelligemment dans un système énergétique moderne. Le stockage, la numérisation des réseaux, la flexibilité de la demande et les interconnexions constituent précisément les leviers qui permettent de transformer ces limites en opportunités.
Que faut-il faire selon vous pour que la Tunisie réalise le 30 à 35% d’énergies renouvelables dans son mix électrique d’ici 2030 et la décarbonation avec près de 80% d’ici 2050 ?
-Atteindre 35 % d’énergies renouvelables dans le mix électrique d’ici 2030, puis près de 80 % d’électricité décarbonée à l’horizon 2050 est un objectif ambitieux, mais parfaitement réalisable, à condition d’engager dès maintenant des réformes profondes. Il ne s’agit pas seulement de construire davantage de centrales solaires ou éoliennes ; il faut transformer l’ensemble du système électrique.
La première priorité est d’accélérer considérablement le déploiement des énergies renouvelables. La Tunisie dispose d’un potentiel solaire et éolien parmi les plus importants de la région, mais ce potentiel reste encore largement sous-exploité. Il est donc indispensable de simplifier les procédures administratives, d’améliorer l’attractivité des investissements et de renforcer les partenariats public-privé.
La deuxième priorité concerne le réseau électrique. Plus la part des énergies renouvelables augmente, plus le réseau doit devenir intelligent, flexible et numérisé. Cela implique des investissements dans les réseaux de transport et de distribution, les systèmes de conduite en temps réel, les compteurs intelligents, les technologies de stockage et les outils de prévision de la production renouvelable.
Le troisième levier est celui de l’efficacité énergétique. L’énergie la moins coûteuse est celle que l’on ne consomme pas. L’amélioration de la performance énergétique des bâtiments, de l’industrie, de l’éclairage public et des équipements domestiques doit devenir une priorité nationale. Chaque mégawatt économisé est un mégawatt qu’il n’est pas nécessaire de produire.
Il est également essentiel de développer les nouveaux usages de l’électricité, notamment la mobilité électrique, les pompes à chaleur, l’autoconsommation photovoltaïque et, à plus long terme, la production d’hydrogène vert, qui pourrait constituer un véritable levier de développement économique.
Enfin, la réussite de cette transition dépendra autant de la gouvernance que de la technologie. Elle suppose une vision stratégique de long terme, une stabilité réglementaire, une mobilisation des financements, une montée en compétences des ressources humaines et une forte implication des citoyens, des collectivités locales, des entreprises et du monde de la recherche.
En conclusion, on peut affirmer que la transition énergétique ne doit pas être perçue comme une contrainte, mais comme une opportunité historique. Elle permettra non seulement de renforcer la sécurité énergétique de la Tunisie, de réduire sa dépendance aux importations de combustibles fossiles et ses émissions de carbone, mais aussi de créer de nouveaux emplois, de stimuler l’innovation et d’améliorer durablement la compétitivité de notre économie. C’est un véritable projet de société qui dépasse largement les questions de la production d’électricité et de gestion des crises de délestage.
Entretien conduit par Raouf Khalsi



