
Khlil Ladjimi* appelle à sortir du « piège de la technologie à cinq dollars le kilo »
Le repositionnement des fonds souverains, à la recherche de nouveaux partenaires et de nouvelles opportunités d’investissement, représente une occasion historique pour la Tunisie.
L’un des véritables défis pour la Tunisie est de créer les conditions permettant de valoriser les compétences tunisiennes sur le territoire national.
La Tunisie figure parmi les premiers pays au monde, rapporté à la population, pour la formation d’étudiants dans les disciplines STEM (Science, Technology, Engineering and Mathematics).
La Tunisie doit miser sur un énorme pacte énergétique et humain avec l’UE.
À l’heure où les plaques tectoniques de la géopolitique mondiale s’agitent dangereusement, la Tunisie se trouve à la croisée des chemins. Entre opportunités géoéconomiques inédites et urgences structurelles nationales, Khlil Ladjimi, ancien ministre du Tourisme, a tracé les contours d’une feuille de route ambitieuse pour faire passer le pays au statut de véritable puissance économique régionale, un « dragon de la Méditerranée », lors de son intervention à la 5e édition du Grand Débat by Universnews.
Pour Khlil Ladjimi, le concept de géoéconomie n’est plus une abstraction théorique, mais une réalité où l’économie intègre pleinement la géopolitique. Il a expliqué que les récents bouleversements au Moyen-Orient, marqués notamment par les tensions en Iran et les menaces pesant sur le détroit d’Ormuz, par où transite près d’un cinquième du pétrole mondial, constituent un véritable révélateur des mutations en cours.
L’ancien ministre a estimé que, si le recours aux stocks stratégiques mondiaux par l’Agence internationale de l’énergie (AIE) a permis d’amortir temporairement le choc sur les prix du pétrole, le véritable bouleversement réside ailleurs. Selon lui, le modèle historique des pays du Golfe, longtemps fondé sur la rente pétrolière, l’immobilier et le tourisme de masse, notamment à Dubaï, est aujourd’hui en fin de cycle.
Il a souligné que les pays du Golfe, conscients de cette évolution, se tournent désormais massivement vers l’intelligence artificielle (IA) et les infrastructures de données afin de diversifier leurs économies. Il a également estimé que les récentes tensions géopolitiques ont ébranlé leur confiance envers les blocs occidentaux traditionnels.
Dans ce contexte, Khlil Ladjimi a considère que le repositionnement des fonds souverains, à la recherche de nouveaux partenaires et de nouvelles opportunités d’investissement, représente une occasion historique pour la Tunisie. Selon lui, attirer ne serait-ce qu’un milliard de dollars de ces capitaux – une somme qu’il qualifie « d’argent de poche » à l’échelle de ces fonds – suffirait à redonner un souffle important à l’économie nationale.
L’ancien ministre a opposé cette opportunité au coût économique de la dernière décennie, affirmant que la Tunisie aurait perdu près de 100 milliards de dinars de produit intérieur brut (PIB). Il a néanmoins mis en avant la résilience des Tunisiens, illustrée selon lui par les expériences de microfinance, où un prêt de 3 500 dinars permet à de nombreuses femmes des quartiers populaires de créer de la valeur.
Khlil Ladjimi a également insisté sur ce qu’il considère comme le grand paradoxe tunisien : un pays qui forme une matière grise recherchée à l’échelle internationale. Il a affirmé que la Tunisie figure parmi les premiers pays au monde, rapporté à la population, pour la formation d’étudiants dans les disciplines STEM (Science, Technology, Engineering and Mathematics, soit sciences, technologies, ingénierie et mathématiques), devant notamment la Malaisie. Il a rappelé que près de 10 000 ingénieurs et 600 médecins sont diplômés chaque année.
À ses yeux, le véritable défi n’est pas d’empêcher ces compétences de partir, mais de créer les conditions permettant de les valoriser sur le territoire national. Il a plaidé pour un changement profond du modèle industriel afin de sortir, selon son expression, du « piège de la technologie à cinq dollars le kilo », caractéristique des productions à faible valeur ajoutée, et de se positionner sur des secteurs stratégiques où la géopolitique et la sécurité économique occupent désormais une place centrale.
Pour capitaliser sur sa position géographique au cœur du canal de Sicile, Khlil Ladjimi a proposé plusieurs « chocs » de transformation. Le premier concerne les infrastructures portuaires et logistiques. Il a préconisé de moderniser le port de Radès en levant les blocages qu’il juge persistants et en concédant les quais 6 et 7 à un armateur international selon un modèle DOO (Develop, Own and Operate – développer, posséder et exploiter) ou BOT (Build, Operate and Transfer – construire, exploiter et transférer), tout en valorisant les 150 hectares de réserves foncières de l’État situées sous le pont.
Il a également défendu l’implantation du futur port en eau profonde à Bizerte plutôt qu’à Ennfidha estimant que ce choix permettrait d’éviter des impacts environnementaux sur le couvert forestier. Selon lui, Bizerte dispose d’une profondeur naturelle de 17 mètres sans nécessité de dragage, offrant ainsi un avantage logistique majeur.
Sur le plan financier, Khlil Ladjimi a plaidé pour une modernisation rapide des moyens de paiement. Il a jugé anormal qu’une start-up tunisienne ne puisse toujours pas disposer d’un compte PayPal, estimant que cette situation freine le développement de l’écosystème technologique national. Sans appeler à une libéralisation totale des mouvements de capitaux, il a recommandé la généralisation des cartes de paiement internationales afin de permettre aux entrepreneurs et aux développeurs tunisiens d’intégrer pleinement les échanges mondiaux.
L’ancien ministre a également appelé à faire de l’intelligence artificielle un axe stratégique.
Selon lui, la Tunisie ne doit pas chercher à concurrencer les grandes puissances dans la construction de centres de données (data centers), très consommateurs d’énergie, mais plutôt miser sur les compétences, en créant une grande école de mathématiques appliquées et en introduisant l’apprentissage du codage dès les premières années de scolarité.
Enfin, Khlil Ladjimi a proposé un grand pacte énergétique et humain avec l’Europe. Il a estimé que l’interconnexion électrique ne devrait pas se limiter à 650 mégawatts, mais atteindre, à terme, entre 4 000 et 15 000 mégawatts d’énergie solaire exportable. En contrepartie de cette coopération et de la mobilité des compétences tunisiennes, il a plaidé pour un pacte de formation avec les partenaires européens afin que chaque ingénieur tunisien recruté à l’étranger contribue au financement de la formation de deux ou trois nouveaux profils en Tunisie.
En conclusion, Khlil Ladjimi a estimé que la combinaison d’une stratégie logistique ambitieuse, d’une souveraineté énergétique renforcée et d’une meilleure valorisation du capital humain permettrait à la Tunisie de devenir, selon ses propres termes, un véritable « dragon de la Méditerranée ».
KS
*Ancien ministre



