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Migration des robes noires tunisiennes vers la France : pourquoi les avocats sont-ils de plus en plus nombreux à partir ?

Tunis – Univers News. Entre recherche de meilleures perspectives professionnelles, procédures d’accès au barreau français et contexte politique, le départ d’avocats tunisiens vers la France semble prendre une nouvelle ampleur. Un phénomène qui touche une profession historiquement très présente dans le débat public et la défense des libertés.

La migration tunisienne vers la France ne concerne plus seulement les ingénieurs, les médecins, les informaticiens ou les universitaires. Une autre profession, traditionnellement associée à la défense des droits et à la vie publique, semble désormais davantage concernée par cette mobilité : celle des avocats.

Ces dernières années, le nombre d’avocats tunisiens ayant choisi de poursuivre leur carrière en France a sensiblement augmenté. Selon des données avancées, leur nombre atteindrait désormais environ 250, un chiffre qui illustre une évolution devenue suffisamment importante pour susciter des interrogations au sein de la profession.

Pourquoi ces avocats quittent-ils la Tunisie ? Cherchent-ils uniquement de meilleures perspectives professionnelles ou certains départs répondent-ils également à un contexte politique devenu plus difficile pour une partie de la profession ? Et surtout, comment un avocat tunisien peut-il exercer légalement en France ?

Une profession qui regarde de plus en plus vers la France

Pour de nombreux jeunes avocats, la France représente d’abord un marché professionnel beaucoup plus vaste. La proximité linguistique et juridique, l’existence de liens historiques entre les deux systèmes judiciaires et les relations anciennes entre les barreaux des deux pays facilitent également cette orientation.

La profession d’avocat tunisienne repose en partie sur une tradition juridique fortement influencée par le modèle français. Cette proximité ne signifie toutefois pas qu’un avocat tunisien puisse automatiquement exercer en France.

Le passage d’un barreau à l’autre obéit à des règles précises. Le Conseil national des barreaux français rappelle notamment que les avocats inscrits à un barreau d’un État non membre de l’Union européenne peuvent, dans certaines conditions, accéder à un barreau français en application de l’article 100 du décret du 27 novembre 1991. Cette procédure prévoit notamment la réussite à un examen de contrôle des connaissances en droit français.

Autrement dit, l’avocat tunisien qui souhaite devenir avocat en France ne bénéficie pas d’une équivalence automatique de son diplôme et de son inscription au barreau tunisien. Il doit, selon sa situation, emprunter une voie juridique spécifique.

Derrière les départs se trouve évidemment une dimension économique.

Comme dans d’autres professions intellectuelles, les jeunes avocats tunisiens font face à un marché national concurrentiel, à des difficultés d’installation et à une forte concentration de l’activité dans certaines spécialités et certaines régions.

La France apparaît alors comme un marché offrant davantage de débouchés, une clientèle potentiellement plus importante et des possibilités de spécialisation plus nombreuses.

Mais réduire cette migration à une simple recherche de meilleurs revenus serait incomplet.

Pour certains avocats, le départ peut également être lié à leur environnement professionnel et politique.

La profession d’avocat occupe en Tunisie une place particulière dans la vie publique. Depuis la révolution de 2011, plusieurs avocats se sont retrouvés au cœur des principaux débats politiques, tandis que certains ont assumé des responsabilités partisanes, gouvernementales ou institutionnelles.

Depuis 2021, cette dimension est devenue encore plus visible.

Parmi les cas qui retiennent particulièrement l’attention figurent ceux d’Abderrazak Kilani, ancien bâtonnier de l’Ordre national des avocats de Tunisie, et de Bichr Chebbi. Tous deux ont été inscrits auprès de l’Ordre des avocats en France sans avoir, selon les éléments recueillis, suivi la procédure classique habituellement exigée pour les avocats tunisiens souhaitant accéder à la profession en France. Des situations qui illustrent l’existence de voies particulières d’accès au barreau français, notamment dans des contextes liés au statut et à la situation personnelle des intéressés.

Une profession stratégique qui s’exporte

La question mérite d’être posée avec d’autant plus d’attention que les avocats ne constituent pas une profession comme les autres.

Ils sont des acteurs essentiels du fonctionnement de la justice, mais aussi des défenseurs des libertés publiques et des droits fondamentaux. Leur départ représente donc une perte potentielle de compétences pour le système judiciaire tunisien.

Le phénomène n’est d’ailleurs pas entièrement nouveau. Les relations entre les barreaux tunisien et français sont anciennes et institutionnalisées. Des accords de coopération et des échanges existent depuis plusieurs décennies entre les professionnels des deux pays.

Mais la nouveauté réside dans l’ampleur et la nature des mobilités actuelles : certains partent pour travailler, d’autres pour se former, d’autres encore parce que les conditions d’exercice ou le contexte politique leur paraissent devenus difficiles.

Ces trajectoires différentes se rejoignent pourtant sur un point : la France demeure un espace professionnel et juridique particulièrement attractif pour les avocats tunisiens.

Une « fuite des cerveaux » en robe noire ?

Le phénomène des avocats tunisiens qui s’installent en France s’inscrit finalement dans une dynamique plus large qui touche de nombreuses professions qualifiées.

Médecins, ingénieurs, chercheurs, informaticiens et universitaires quittent eux aussi la Tunisie à la recherche de meilleures perspectives.

L’émigration des avocats ajoute une dimension particulière à cette tendance. Elle signifie que même une profession historiquement ancrée dans le système judiciaire tunisien commence à se projeter davantage vers l’étranger.

La question n’est donc plus seulement de savoir combien d’avocats ont quitté le pays, mais pourquoi la Tunisie peine à retenir une partie de ses compétences et de ses élites professionnelles.

Si la France offre des opportunités, la multiplication de ces départs constitue aussi un signal adressé à la Tunisie : celui d’une profession qui cherche ailleurs les conditions économiques, professionnelles ou politiques qu’elle ne trouve pas toujours chez elle.*

À terme, le véritable enjeu sera de déterminer si ces départs resteront une mobilité professionnelle individuelle ou s’ils traduisent le début d’un phénomène plus profond : une nouvelle forme de fuite des compétences tunisiennes, cette fois sous la robe noire.

KS

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