
Tunis – Univers News – La visite du ministre turc des Affaires étrangères, Hakan Fidan, à Benghazi marque une nouvelle étape dans l’évolution de la politique d’Ankara en Libye. Après avoir rencontré à Tripoli le chef du Gouvernement d’unité nationale, Abdelhamid Dbeibah, ainsi que le président du Conseil présidentiel, Mohamed al-Menfi, le chef de la diplomatie turque s’est rendu dans l’Est du pays, où il a rencontré le maréchal Khalifa Haftar, son fils Saddam Haftar, le président de la Chambre des représentants, Aguila Saleh, et le directeur du Fonds libyen pour le développement et la reconstruction, Belkacem Haftar.
Cette séquence diplomatique, particulièrement suivie à Tripoli comme à Benghazi, semble traduire une évolution notable de l’approche turque du dossier libyen. Ankara paraît désormais vouloir dépasser la lecture traditionnelle du conflit opposant l’Est et l’Ouest du pays, pour traiter la Libye comme un espace unique où se croisent intérêts économiques, enjeux sécuritaires et ambitions géopolitiques.
De l’engagement militaire à la diplomatie pragmatique
Cette évolution prend tout son relief lorsqu’on la compare à la position adoptée par la Turquie en 2019. À l’époque, Ankara avait choisi d’intervenir directement dans le conflit libyen aux côtés du Gouvernement d’entente nationale, alors dirigé par Fayez al-Sarraj, face à l’offensive des forces de Khalifa Haftar contre Tripoli.
L’intervention turque, notamment à travers le déploiement de drones, de systèmes de défense antiaérienne et de conseillers militaires, avait profondément modifié le rapport de forces sur le terrain et contribué à repousser les forces de Haftar loin de la capitale.
Sept ans plus tard, le contexte a considérablement changé. La Turquie ne semble plus vouloir reproduire cette logique d’affrontement. Surtout, elle ne considère plus que la défense de ses intérêts en Libye passe nécessairement par un soutien exclusif au camp de Tripoli et par une confrontation avec les forces de l’Est.
La nouvelle approche apparaît davantage fondée sur le pragmatisme. Les intérêts turcs en Libye sont désormais suffisamment importants pour nécessiter des relations avec l’ensemble des acteurs susceptibles d’influencer l’avenir politique et économique du pays.
Les intérêts économiques au cœur du rapprochement
Derrière cette ouverture vers Benghazi se trouvent également des enjeux économiques considérables. La Turquie cherche à renforcer sa présence dans les secteurs de la construction, des infrastructures, de l’énergie, du commerce et de la reconstruction, autant de domaines qui pourraient représenter d’importantes opportunités pour les entreprises turques.
Or, la reconstruction de la Libye ne peut être envisagée sans prendre en compte les territoires et les institutions contrôlés par les autorités de l’Est. Pour Ankara, établir des canaux de communication avec Benghazi revient donc à sécuriser ses intérêts à long terme et à se positionner dans la perspective d’une éventuelle accélération des projets de reconstruction.
Dans cette logique, l’ouverture vers l’Est ne constitue pas nécessairement un désengagement vis-à-vis de Tripoli. Elle traduit plutôt la volonté de disposer de plusieurs relais d’influence dans un pays où le pouvoir reste fragmenté.
Le symbole de la rencontre avec Saddam Haftar
La rencontre entre Hakan Fidan et Saddam Haftar mérite, à cet égard, une attention particulière. Au-delà de sa dimension protocolaire, elle peut être interprétée comme le signe qu’Ankara cherche à établir des relations avec les personnalités susceptibles de jouer un rôle accru dans les équilibres politiques et sécuritaires de la Libye au cours des prochaines années.
La Turquie semble ainsi vouloir anticiper les évolutions du paysage libyen plutôt que de se limiter à ses alliances actuelles. Cette démarche traduit une volonté de conserver une capacité d’influence quelle que soit l’évolution du rapport de forces entre les différentes composantes du pays.
Hakan Fidan a d’ailleurs présenté ses déplacements à Tripoli et à Benghazi comme l’expression d’une politique turque fondée sur le principe d’une « Libye une », réaffirmant la volonté de son pays de soutenir le dialogue et la coopération entre l’Est et l’Ouest et de contribuer à la paix, à la stabilité et à la prospérité du pays.
Un nouvel équilibre régional
Cette inflexion de la politique turque doit également être replacée dans le contexte des transformations intervenues dans les relations d’Ankara avec plusieurs puissances régionales, notamment l’Égypte et les Émirats arabes unis.
Ces deux pays avaient, au cours des années de conflit, apporté un soutien important au camp de l’Est. Or, les relations turco-égyptiennes et turco-émiraties ont depuis connu une phase de rapprochement, contribuant à réduire l’intensité des rivalités régionales qui avaient largement alimenté le conflit libyen.
Le paysage géopolitique de 2026 n’est donc plus celui de 2019. La Turquie dispose désormais d’une marge de manœuvre beaucoup plus importante pour dialoguer avec les différents protagonistes libyens sans que chaque rapprochement soit automatiquement interprété comme un choix de camp.
Ankara veut peser sur l’après-conflit
La visite de Hakan Fidan à Benghazi apparaît ainsi moins comme un changement d’alliance que comme une transformation de la méthode turque. Ankara passe progressivement d’une politique fondée sur le soutien à un camp à une stratégie visant à entretenir des relations avec l’ensemble des pôles de pouvoir capables de peser sur l’avenir de la Libye.
Cette approche comporte toutefois des risques. En renforçant ses contacts avec les acteurs de l’Est, la Turquie devra préserver l’équilibre avec ses partenaires de Tripoli et éviter que son rapprochement avec Haftar ne soit perçu comme un abandon de ses engagements antérieurs.
Mais le message envoyé par Hakan Fidan depuis Benghazi est clair : la Turquie ne veut plus seulement être un acteur du conflit libyen ; elle entend devenir l’un des acteurs incontournables de la construction de son prochain équilibre politique et économique.
KS



