Notation souveraine A-, emprunt Samouraï sur 20 ans, réserves record, reconnaissance de Davos et participation au financement de l’Ukraine : ces cinq performances que l’on a presque oubliées
Quand la Tunisie était encore capable de surprendre les marchés internationaux
Tunis – Univers News.Il y a des chiffres qui vieillissent mal. Et il y a des chiffres qui, au contraire, deviennent plus impressionnants avec le temps.
À mesure que la Tunisie affronte aujourd’hui des contraintes financières, un accès plus difficile aux marchés internationaux, une dette publique élevée et des réserves de change nettement inférieures à leurs sommets historiques, certains épisodes de son histoire financière récente méritent d’être ressortis des archives.
Ils ne relèvent ni de la nostalgie ni d’un quelconque récit mythologique.
Les preuves existent. Elles sont dans les archives des agences de notation, les documents du FMI, les données de la Banque centrale et les publications économiques de l’époque.
Et elles racontent une histoire assez étonnante : entre le début des années 2000 et 2010, la Tunisie avait réussi à se construire une crédibilité financière internationale que peu de pays émergents de la région pouvaient revendiquer.
Cinq réalisations méritent particulièrement d’être rappelées.
- Une notation souveraine à A- : la Tunisie dans une autre catégorie
Le premier symbole est celui de la notation souveraine.
En mars 2007, l’agence japonaise Rating and Investment Information (R&I) relève la notation de la Tunisie de BBB+ à A-, avec une perspective stable. L’agence met notamment en avant les progrès réalisés dans la transition vers l’économie de marché, la qualité relative des infrastructures et le niveau d’éducation de la population.
Le passage à A- n’est pas anodin.
Il signifie que la Tunisie était alors perçue comme un souverain présentant un profil de crédit particulièrement solide, à un niveau qui la rapprochait des économies les mieux notées parmi les marchés émergents.
Cette notation, la Tunisie ne l’a plus retrouvée.
Depuis 2011, la trajectoire s’est inversée. Le document de synthèse joint rappelle la succession des dégradations de la notation jusqu’à B- en 2024, soit un éloignement spectaculaire de la catégorie atteinte au milieu des années 2000.
Entre A- et B-, ce ne sont pas quelques nuances qui ont disparu : c’est une dizaine de crans de notation.
2.Le pari réussi du marché Samouraï
Deuxième exploit : celui du marché japonais.
En juillet 2007, la Tunisie réalise une émission obligataire Samouraï de 20 ans, sans garantie extérieure, pour environ 260 millions de dollars, à des conditions particulièrement favorables.
La Banque mondiale rappelle que l’opération avait été réalisée avec une marge de 75 points de base au-dessus du benchmark swaps, pour une maturité de 20 ans. Elle la présente comme la meilleure opération obtenue jusque-là par la Tunisie sur ce marché.
Autrement dit : 20 ans de maturité, pas de garantie extérieure et seulement 75 points de base de prime.
Et le plus spectaculaire est peut-être ailleurs.
L’opération intervient en 2007, au moment même où les premières tensions de la crise financière internationale apparaissent.
Cette confiance des investisseurs japonais n’était évidemment pas tombée du ciel. Elle était intimement liée à la crédibilité financière accumulée par la Tunisie et, notamment, à l’amélioration de sa notation souveraine.
Le contraste avec les émissions ultérieures est saisissant.
Lorsque la Tunisie revient sur le marché Samouraï après la révolution, le montage est beaucoup plus dépendant d’une garantie japonaise. Des sources spécialisées rappellent d’ailleurs que les émissions tunisiennes de 1995 à 2007 avaient été réalisées sans garantie, alors que le retour de 2012 s’est effectué avec une garantie de la JBIC.
En quelques années, la nature même de l’accès au marché avait changé.
3 .186 à 187 jours de réserves : le record historique
Troisième performance, probablement la plus spectaculaire sur le plan des équilibres extérieurs.
À la fin du mois de septembre 2009, les réserves nettes en devises de la Tunisie atteignent leur niveau historique maximal en termes de couverture des importations : environ 186 à 187 jours, soit plus de six mois d’importations.
Le chiffre est considérable.
Le document consacré à cette période rappelle que ce niveau constituait alors un coussin de change exceptionnel et qu’il avait alimenté une réflexion sérieuse sur la possibilité d’aller vers une convertibilité totale du dinar.
Cette accumulation de réserves était notamment liée à l’afflux d’investissements directs étrangers, dans le sillage de grandes opérations réalisées durant cette période, dont la cession de 35 % du capital de Tunisie Télécom en 2006.
Quoi qu’on pense aujourd’hui de cette période, le chiffre demeure : plus de six mois d’importations en réserves de change.
À titre de comparaison, les données récentes citées dans le document joint font état de niveaux très inférieurs, autour de 99 à 121 jours selon les périodes.
La différence ne tient donc pas seulement à quelques milliards de dinars.
Elle traduit deux situations financières profondément différentes.
4 . Davos : une Tunisie reconnue pour sa performance économique
Quatrième élément souvent oublié : la reconnaissance internationale de la performance tunisienne.
Les rapports et communications de l’époque témoignent d’une image internationale particulièrement favorable.
En 2007, le FMI écrivait encore que la gestion efficace de l’économie tunisienne avait permis d’assurer une croissance forte tout en préservant la stabilité macroéconomique. Le Fonds soulignait que cette performance avait été reconnue par des instances internationales, notamment le Forum de Davos, qui avait classé la Tunisie parmi les pays les plus compétitifs de la région.
Votre référence au classement de 2003 sur la maîtrise de la gestion budgétaire, avec la Tunisie placée immédiatement derrière Singapour, constitue un élément particulièrement intéressant de cette histoire.
Mais, pour éviter toute contestation, ce classement précis mérite d’être reproduit à partir du tableau original du World Economic Forum de 2003 avant publication.
Ce qui est en revanche parfaitement documenté, c’est qu’au début des années 2000 la Tunisie figurait parmi les économies africaines les mieux évaluées par les institutions internationales en matière de stabilité macroéconomique et de compétitivité.
Autrement dit, la bonne réputation financière de la Tunisie n’était pas une invention rétrospective : elle était alors observée et commentée par les grandes institutions internationales.
5 . Quand la Tunisie était sollicitée… pour aider à financer l’Ukraine
Le cinquième épisode est peut-être le plus symbolique.
À cette époque, la Tunisie n’était pas uniquement un pays qui cherchait à mobiliser des financements internationaux.
Elle pouvait aussi être sollicitée dans le cadre de mécanismes internationaux de financement.
L’ancien gouverneur de la Banque centrale de Tunisie, Taoufik Baccar, rappelait lui-même, dans un texte consacré à la souveraineté financière tunisienne, que la Tunisie avait participé, à la demande du FMI, à une table ronde destinée à contribuer au financement d’un prêt au bénéfice de l’Ukraine.
L’anecdote est révélatrice d’une époque.
Elle montre une Tunisie qui disposait alors d’une crédibilité financière suffisante pour ne pas être seulement considérée comme un pays demandeur de ressources internationales, mais également comme un acteur susceptible de participer à des mécanismes de financement internationaux.
Ce que ces cinq épisodes racontent vraiment
Pris séparément, chacun de ces épisodes est remarquable.
Pris ensemble, ils deviennent beaucoup plus significatifs.
- Une notation souveraine A-.
- Un emprunt Samouraï de 20 ans sans garantie extérieure, avec une marge de 75 points de base.
- Des réserves de change dépassant six mois d’importations.
- Une reconnaissance internationale de la qualité de la gestion économique et de la compétitivité.
- Et une Tunisie suffisamment crédible pour participer à un mécanisme international de financement au bénéfice de l’Ukraine.
Voilà pourquoi ces épisodes méritent d’être rappelés.
Car le véritable sujet n’est pas de dire que « tout allait bien » avant 2011. Ce serait évidemment faux.
Le chômage, les inégalités régionales, les faiblesses institutionnelles et les déséquilibres sociaux existaient déjà. Le document joint lui-même souligne que cet « âge d’or financier » coexistait avec de profondes fragilités sociales, notamment dans les régions intérieures.
- Le sujet est ailleurs.
Il consiste à rappeler que la Tunisie a déjà démontré qu’elle pouvait atteindre des standards de crédibilité financière internationale élevés.
Et surtout, que cette crédibilité ne reposait pas sur un miracle.
Elle résultait d’un ensemble de fondamentaux : maîtrise macroéconomique, stabilité monétaire, gestion prudente des équilibres extérieurs, accès diversifié aux marchés, dette maîtrisée et confiance des investisseurs.
De A- à B- : la question que les chiffres imposent
Le contraste avec la situation actuelle est difficile à ignorer.
La dette publique, qui représentait environ 39 % du PIB en 2010, atteint 82,1 % du PIB fin 2025, après un pic de 84,9 % en 2024 selon les données reprises dans le document.
Dans le même temps, l’accès direct aux marchés internationaux s’est considérablement réduit et le financement s’est davantage déplacé vers les ressources domestiques et les financements bilatéraux ou multilatéraux assortis de garanties.
Le contraste est donc saisissant :
- Hier, la Tunisie allait chercher l’argent sur les marchés.
Aujourd’hui, elle doit davantage négocier les conditions de son financement. - Hier, elle pouvait emprunter sur 20 ans sans garantie sur le marché japonais.
Aujourd’hui, les garanties publiques sont devenues un élément beaucoup plus fréquent des montages financiers. - Hier, ses réserves dépassaient six mois d’importations.
Aujourd’hui, elles se situent très en dessous de ce sommet historique.
L’âge d’or financier n’est donc pas une légende
Il faut évidemment éviter de transformer cette période en âge d’or absolu.
Mais il faut également éviter l’excès inverse : celui de faire comme si ces performances n’avaient jamais existé.
Elles ont existé. Elles sont documentées. Et elles sont mesurables.
La véritable question pour la Tunisie de 2026 n’est donc peut-être pas de savoir si elle peut retrouver exactement le monde de 2007.
Ce monde n’existe plus.
La question est plutôt de savoir si la Tunisie peut retrouver les conditions qui lui avaient permis, à l’époque, de gagner la confiance des marchés, des agences de notation et des institutions financières internationales.
Car si un pays a déjà obtenu un A-, emprunté sur 20 ans sans garantie à seulement 75 points de base de marge et accumulé plus de six mois de réserves de change, alors une chose au moins est certaine :
La crédibilité financière tunisienne n’est pas une utopie. La Tunisie l’a déjà construite.
Le véritable défi est désormais de comprendre comment elle l’a perdue — et surtout comment elle pourrait la reconquérir.




