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TRIBUNE. L’éducation ou l’art de passer du primaire à la lumière …

Par Ridha Zahrouni

Des taux de réussite qui ne dépasseraient pas 20 % au baccalauréat et 10 % aux examens du sixième et du neuvième. Une fuite qui progresse de la section des mathématiques

Nous avons clôturé une autre année scolaire, non moins décevante par ses résultats que celles qui l’ont précédée, notamment au niveau des examens et concours nationaux. Le taux de réussite au baccalauréat ne dépasserait pas 20 % de la classe d’âge concernée. En sciences de l’éducation et en docimologie (l’étude systématique des examens), il est établi que la performance d’un système éducatif doit s’évaluer par rapport à la génération inscrite au début du cycle, et non uniquement par rapport aux présents aux examens. Les élèves persistent dans leur détestation des mathématiques, une matière stratégique par excellence, et plus que nécessaire dans plusieurs domaines et à plusieurs niveaux.

Dans la même logique des résultats, les taux de réussite réels aux examens de fin de cycle primaire (le concours de la 6ème) et de fin de cycle préparatoire (le concours de la 9ème) seraient, en toute évidence, en deçà de 10 % de la génération concernée. De mon point de vue, ceux qui ont choisi de bouder ces examens savaient qu’ils n’avaient pas le niveau pour les réussir, c’est-à-dire d’obtenir une moyenne de 10 sur 20, et encore moins de garantir une place dans un établissement pilote. Des résultats alarmants, structurels depuis toujours et, tant que les causes resteront inchangées, aucun miracle ne viendra modifier notre amère réalité.

L’enseignement primaire : la clé de voûte et le reste est secondaire.

Depuis des années, j’insiste, à chaque occasion qui m’est offerte pour parler de notre système éducatif, sur l’urgence d’entamer la réforme de la phase primaire. Elle est la clé de voûte du sauvetage de l’ensemble de notre système éducatif. Toutes les études démontrent que la phase primaire constitue le socle absolu et déterminant de l’ensemble du cursus scolaire. Elle doit devenir la bouée de sauvetage de notre école publique. La réforme des autres cycles devra bien entendu être conduite simultanément, mais elle se construira sur les fondations solides de cette première phase. Quatre raisons qui plaident en faveur de la véracité de cette thèse.

1. La cristallisation des trajectoires d’apprentissage se joue dès les premières années de la scolarité

Une corrélation évidente entre la maîtrise de la lecture, de l’écriture et du calcul et la réussite scolaire.

Les recherches en sciences de l’éducation et les données de l’UNICEF prouvent qu’un élève qui maîtrise les fondamentaux au primaire (la lecture, l’écriture et le calcul) possède une probabilité exponentiellement plus élevée de réussir au collège, au lycée, puis dans l’enseignement supérieur. Les suivis longitudinaux, comme ceux de la DEPP (1) en France ou de l’Université de Californie, révèlent qu’un élève solide en lecture en fin de première année affiche plus de 82 % de chances de réussir son cursus, et que le risque d’abandon chute sous la barre des 2 %. Ces chances dépasseraient les 90 % quand l’élève arrive en quatrième année avec une bonne base en lecture, écriture et calcul. À l’inverse, ne pas maîtriser la lecture à cet âge expose l’enfant à un risque de 50 % de rester en difficulté tout au long de sa scolarité et de décrocher avant la fin du cycle.

L’exemple de la Belgique.

La Belgique francophone l’a très bien compris en adoptant, fin 2025, le test standardisé CLÉ (pour Calcul, Lecture, Écriture) dès l’âge charnière de 9 ans pour sécuriser ces acquis. Ce test, destiné aux élèves à leur rentrée en quatrième année, sera mis en application au démarrage de la prochaine année scolaire 2026-2027.

2. Une rentabilité garantie sur le plan de la pure macroéconomie.

Un dinar bien investi dans l’éducation de la petite enfance génère un retour sur investissement de 4 à 9 dinars.

Le National Forum on Early Childhood Policy and Programs confirme qu’un dinar tunisien bien investi dans l’éducation de la petite enfance génère un retour sur investissement de 4 à 9 dinars au cours de la vie de l’élève. Le rendement de l’éducation ne se mesure pas comme celui d’un projet ordinaire, mais en gains économiques et en économies sociales globales ultérieurs. La collectivité récupère sa mise par l’augmentation des revenus futurs des citoyens et par la baisse massive des coûts et des charges de remédiation, comme les redoublements, le décrochage scolaire, les dépenses sociales engagées dans les litiges ou le traitement des conflits et de leurs dommages collatéraux.

Plus on investit tôt, plus le rendement est élevé.

James Heckman (2), prix Nobel d’économie, l’a théorisé à travers sa célèbre courbe : plus on investit tôt, plus le rendement est élevé. Les pays développés, ayant bien saisi le message, ont fait de l’enseignement primaire leur priorité absolue. Selon l’OCDE (3) (Regards sur l’éducation), l’écart de coût annuel entre un élève du secondaire et un élève du primaire n’est en moyenne que de 10 à 12 %. Chez nous, l’observation de notre budget révèle une anomalie assourdissante : la différence des coûts d’instruction est de plus de 60 % en faveur du secondaire par rapport au primaire.

3. L’engagement d’une vraie guerre contre le décrochage scolaire et les cours particuliers.

Un coup de pouce pour le pouvoir d’achat des ménages

L’objectif étant de rendre notre école publique performante dès les trois premières années de sa phase primaire, c’est-à-dire qu’elle assure les niveaux requis en lecture, écriture et calcul pour l’apprenant, ainsi que le passage mérité du plus grand nombre de nos enfants. Cela doit se faire sans avoir besoin d’un soutien spécifique, sauf pour ceux qui en ont réellement besoin. L’atteinte de cet objectif aura automatiquement pour conséquence la réduction du nombre de décrocheurs scolaires et du besoin incessant de recourir aux cours particuliers pour réussir. C’est également un véritable coup de pouce pour le pouvoir d’achat des ménages.

4. La mise en œuvre d’une école publique qui ambitionne l’équité

Une action motivée par l’association des efforts publics et privés  

Si notre réforme de la phase primaire aboutit aux résultats et objectifs fixés, et si ça n’aboutit, c’est nous qui l’aurions voulu, c’est que notre école publique a pris la bonne voie pour devenir une école de qualité, gratuite, et un ascenseur social garantissant les mêmes chances pour tous les enfants du pays, en tout lieu et en tout temps. Ce succès nous permettra de dégager des moyens, publics et privés, pour engager des politiques de discrimination positive envers les familles en difficulté et les régions défavorisées.

Un mutisme assourdissant ou une parfaite ignorance ?

Jamais un ministre, un responsable syndical ou un expert de plateau ne s’est arrêté sur ce constat critique. Pourtant, tout est là. Nous gaspillons nos ressources publiques en aval après avoir échoué en amont, condamnant notre jeunesse à l’impuissance intellectuelle, à l’exclusion économique et à l’illusion de la connaissance. Chaque jour qui passe coute pour le pays une moyenne de 300 décrocheurs parmi nos jeunes, dont l’avenir est tout ce qu’il y a d’obscur.

Avons-nous les bonnes informations qui stimulent les bonnes décisions ?

L’éducation est une affaire de paix sociale et de sécurité nationale.

Ma longue carrière professionnelle, passée principalement au sein de l’armée nationale puis dans diverses institutions civiles, m’a appris une vérité fondamentale : la qualité des décisions du premier responsable d’une institution dépend directement de la pertinence et de la clarté des éléments qui lui sont transmis.

L’éducation n’est pas un simple service public ; c’est une question de paix sociale et de sécurité nationale.

Que faudrait-il de plus pour nous réveiller ?

Depuis plusieurs années, je développe et j’entretiens ces éléments de langage, nourris par mes lectures des expériences internationales réussies et des études approfondies sur le sujet. Et pourtant, bien que ces constats soient simples, compréhensibles et pertinents, ils semblent inaudibles pour ceux qui ont entre leurs mains le destin de nos enfants et l’avenir de notre nation.

Malheureusement, j’ai souvent le sentiment d’être le seul à y croire

Ridha Zahrouni
Membre actif de la société civile
Président de l’Association Tunisienne des Parents et des Élèves.

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