Dr. Rania Hosni: « Consulter un psy ne signifie pas qu’on souffre d’un trouble psychiatrique grave »

UniversNews (Santé – Interview) – La Journée mondiale de la santé mentale est célébrée chaque année le 10 octobre. En Tunisie, à cette occasion, le ministère de la Santé organise des campagnes nationales de sensibilisation pour informer le public sur les troubles mentaux, briser la stigmatisation et présenter les offres de soutien disponibles, à travers des ateliers, des conférences et des actions numériques C’est dans ce cadre que s’inscrit la séance de sensibilisation ouverte au public, organisée par l’équipe de service Avicenne de l’hôpital Razi autour du thème : « La maladie mentale : l’expérience du vécu »Le programme comprend des interventions des psychiatres et psychologues, des témoignages des patients et de parents, ainsi que les réponses aux questions soulevées par l’audience. Les explications du Dr Rania Hosni, Assistante Hospitalo-Universitaire en psychiatrie à l’hôpital Razi
- Universnews : Quel est l’objectif de la Journée mondiale de la santé mentale, organisée au service Avicenne de l’hôpital Razi? Est-ce une nouvelle thérapie pour prendre en charge les malades mentaux?
Rania Hosni : Nous organisons une campagne de sensibilisation autour de la santé mentale, afin de rappeler que les maladies psychiques sont des maladies à part entière, au même titre que les maladies somatiques. Malheureusement, les troubles psychiques sont encore parfois banalisés, mal compris ou entourés de préjugés. Notre objectif est donc de mieux informer le grand public, de favoriser une meilleure compréhension des maladies mentales et surtout de lutter contre la stigmatisation qui peut empêcher certaines personnes de demander de l’aide. Nous souhaitons également rappeler qu’il est important de consulter un professionnel de santé mentale dès que l’on ressent une souffrance psychologique ou que l’on rencontre des difficultés qui retentissent sur sa vie quotidienne. Consulter un psychiatre ne doit pas être une source de honte, mais une démarche de soin, au même titre que consulter tout autre médecin. Nous avons choisi le format en ligne pour rendre cette initiative plus accessible au grand public, en permettant au plus grand nombre de personnes d’y participer, indépendamment de leur lieu de résidence. Ce format peut également faciliter la prise de parole et les échanges autour de sujets parfois difficiles à aborder. Il permet aux participants de poser leurs questions, de partager leurs expériences s’ils le souhaitent et d’obtenir des informations auprès de professionnels de santé mentale. Nous accordons une importance particulière au respect de la confidentialité et de l’anonymat des participants, afin de leur offrir un espace d’échange rassurant, où chacun peut s’exprimer plus librement, sans crainte du jugement.
- Quel est le public ciblé?
Cette initiative s’adresse à un public large, sans distinction particulière d’âge ou de diagnostic. Elle concerne aussi bien les personnes qui vivent avec un trouble psychique ou traversent une période de souffrance psychologique. Nous souhaitons également toucher les familles et l’entourage des personnes concernées, car ils jouent un rôle essentiel dans l’accompagnement. Il est important de savoir comment communiquer avec un proche en souffrance, comment le soutenir et comment l’orienter vers une prise en charge adaptée. Nous souhaitons également mettre en lumière une expérience que nous développons au sein du service Avicenne de l’hôpital Razi, à travers la mise en place de programmes de psychoéducation structurés, une initiative innovante dans notre contexte. La psychoéducation est une approche thérapeutique complémentaire au traitement médicamenteux. Elle ne le remplace pas, mais elle permet au patient de mieux comprendre sa maladie, d’identifier ses symptômes, de reconnaître les signes précoces de rechute et de développer des stratégies pour mieux gérer son quotidien. L’objectif est de faire du patient un véritable acteur de sa prise en charge, et non un simple récepteur de soins. Il devient ainsi davantage impliqué dans les décisions thérapeutiques, en collaboration avec son médecin. La psychoéducation concerne également les familles et l’entourage.
Dans notre service, nous avons développé trois programmes structurés, inspirés d’approches et de programmes internationaux, puis adaptés aux besoins de nos patients et de leurs familles. Le premier, »Hkeyet Mizej » est destiné aux personnes vivant avec un trouble bipolaire. Il vise à les aider à mieux comprendre leurs variations de l’humeur et à développer des stratégies d’autogestion. Le deuxième, »Ala bikri », est destiné aux personnes ayant vécu un premier épisode psychotique. Il vise à favoriser la compréhension de l’expérience psychotique, à accompagner le rétablissement et à renforcer l’implication du patient dans ses soins. Enfin, le troisième programme »familia » qui est destiné aux familles. Il leur permet de mieux comprendre les troubles psychiques, d’améliorer la communication avec leur proche et de développer des stratégies pour l’accompagner.
- Autrefois stigmatisée, pourquoi la santé mentale est aujourd’hui perçue avec autant d’importance que la santé physique?
Les maladies mentales ont autant d’importance que les maladies physiques, car la santé ne se limite pas au corps : elle concerne également notre équilibre psychologique et notre bien-être émotionnel. On peut dire que la stigmatisation des maladies mentales a commencé à diminuer, mais elle reste malheureusement présente. Aujourd’hui, les troubles psychiques ne sont pas encore considérés avec la même facilité que les maladies physiques, et les personnes concernées peuvent encore craindre le regard des autres ou hésiter à consulter. Cependant, les choses évoluent positivement, notamment grâce aux jeunes, qui sont de plus en plus informés et ouverts à ces questions. Les réseaux sociaux, les forums de psychiatrie, la radio, la presse et les médias en général contribuent à rendre la santé mentale plus accessible et à mieux faire connaître les maladies psychiques. Plus on informe, plus on comprend ; et plus on comprend, plus on réduit les préjugés.
- Comment jugez-vous la santé mentale des Tunisiens?
Pour juger de la santé mentale des Tunisiens, il faut tenir compte du contexte dans lequel ils vivent aujourd’hui. Nous sommes confrontés à plusieurs facteurs de stress : la hausse du coût de la vie, les difficultés économiques, les préoccupations liées à l’emploi, l’incertitude face à l’avenir et les exigences croissantes de la vie. À cela peuvent s’ajouter les difficultés relationnelles, l’isolement et le manque de temps consacré à soi-même. Tous ces facteurs peuvent favoriser une souffrance psychologique, se manifester par un stress chronique, de l’anxiété, des symptômes dépressifs, ou aggraver des troubles psychiques préexistants. Bien entendu, chaque personne réagit différemment en fonction de son vécu, de ses ressources personnelles et de son environnement. Toutefois, on ne peut pas généraliser ces constats à l’ensemble de la population tunisienne. Néanmoins, une étude récente réalisée auprès de 707 patients consultant dans des centres de soins primaires à Tunis et à Sfax a retrouvé un trouble anxieux généralisé chez 11 % des participants. Il est donc essentiel de prendre en considération ces facteurs sociaux et économiques lorsqu’on parle de santé mentale, sans oublier que celle-ci dépend également de facteurs individuels, biologiques et familiaux
- Quelles sont les maladies mentales les plus répandues en Tunisie?
Parmi les troubles psychiques les plus fréquents en Tunisie, on retrouve notamment les troubles dépressifs et les troubles anxieux. Leur prévalence varie selon les tranches d’âge, les formes cliniques étudiées et les méthodes diagnostiques utilisées. Selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS), la prévalence estimée des troubles dépressifs en Tunisie était de 4,9 % en 2015, tandis que les estimations internationales compilées par World Population Review pour 2023 rapportent un taux de 6,35 %, plaçant la Tunisie au cinquième rang mondial dans ce classement. https://worldpopulationreview.com/country-rankings/depression-rates-by-country Un taux de 8 % provient d’une étude officielle communiquée en 2017 par le Ministère de la Santé tunisien l’occasion de la Journée mondiale de la santé mentale. Les enquêtes médicales publiées plus récemment révèlent que la prévalence a presque doublé, atteignant environ 13 % de la population (soit environ 1 Tunisien sur à la suite de la pandémie de COVID-19 et des crises successives. Cette variabilité des pourcentages s’explique notamment par les différences entre les périodes étudiées, le contexte socio-économique et les événements susceptibles d’influencer la santé mentale À l’échelle mondiale, l’OMS estimait qu’environ une personne sur sept vivait avec un trouble mental en 2021, les troubles anxieux et dépressifs figurant parmi les plus fréquents. Les troubles dépressifs comptent également parmi les principales causes d’incapacité dans le monde, avec des répercussions importantes sur la qualité de vie et le fonctionnement quotidien
- Consulter un « psy », est-ce seulement pour les malades mentaux? Pourquoi a-t-on peur d’aller chez le « psy » en Tunisie?
Non, consulter un psychiatre ou un psychologue n’est pas réservé aux personnes qui présentent un trouble mental clairement identifié. On peut consulter dès qu’on ressent une souffrance psychologique, des difficultés relationnelles ou un mal-être qui commence à retentir sur notre quotidien. Il n’est pas nécessaire d’avoir un diagnostic psychiatrique précis pour bénéficier d’une aide. Parfois, la personne ne présente pas tous les critères d’un trouble défini dans les classifications diagnostiques, comme le DSM-5, mais elle peut tout de même avoir besoin d’un accompagnement, d’une psychothérapie ou d’un suivi psychologique. Il ne faut donc pas attendre d’aller très mal pour consulter : prendre soin de sa santé mentale, c’est aussi agir en prévention. Je pense que l’une des principales raisons qui peuvent freiner les Tunisiens à consulter un psychiatre reste la stigmatisation. Il y a encore cette peur du regard des autres, du jugement et surtout de l’étiquette de “malade mental” qui peut être associée à la personne. Certaines personnes préfèrent alors minimiser leur souffrance et se dire : “Je vais m’en sortir tout seul, je peux gérer ça par moi-même.” D’autres peuvent avoir peur de consulter parce qu’elles craignent qu’un diagnostic psychiatrique soit posé, comme si consulter signifiait forcément avoir une maladie mentale. Pourtant, consulter ne signifie pas nécessairement présenter un trouble psychiatrique caractérisé, et cela ne définit pas une personne ni son identité. Il faut dédramatiser la consultation psychiatrique : demander de l’aide, ce n’est pas être faible.
Mohamed Selim



