TRIBUNE

Pourquoi ignore-t-on la réforme de l’éducation ?

Par l’universitaire Slaheddine Al Amri

Tunis – Univers News. La réforme de l’éducation vise à moderniser les programmes scolaires, à améliorer la qualité des apprentissages et à adapter le système éducatif aux besoins du marché du travail. Elle a comme objectif de changer en profondeur l’actuel système éducatif: les programmes, les manuels, la formation des enseignants, la didactique….Réformer le système éducatif est avant tout un projet de société exigeant une vision politique claire.Dans un post publié sur sa page, l’universitaire Slaheddine Al Amri revient sur ce projet éducatif  et les solutions nécessaires pour  préserver les droits des élèves et des enseignants.

Théoriquement, écrit-il ,les révolutions éclatent lorsque les libertés fondamentales, telles que la liberté de pensée et la liberté d’expression, sont bafouées. Ces deux libertés sont fondamentalement liées à la raison, et la raison est une matière première qui ne peut être raffinée, cultivée et orientée vers une action positive dans l’histoire qu’au sein de la salle de classe. Les révolutions n’ont réussi que lorsqu’elles ont priorisé l’éducation et l’instruction, dans le but de créer une culture distincte de l’ancienne. Partant de ce constat, deux vérités indéniables peuvent être affirmées : premièrement, l’institution éducative est la seule voie permettant de construire une vie digne ; deuxièmement, le développement des sociétés, dans tous les aspects de la vie, est directement lié à la qualité de leurs systèmes éducatifs. Dans cette perspective, l’État tunisien, après son indépendance, a fondé son avenir sur le système d’ éducation et d’instruction  afin d’établir un État moderne, civil et progressiste. Ce pari reposait sur la conscience, chez ses dirigeants, de la nécessité de répondre aux exigences de cette nouvelle phase de l’histoire du pays. Cet engagement a permis l’émergence d’une génération d’individus talentueux qui ont brillé à travers le monde, les diplômés de l’enseignement public tunisien devenant un symbole de réussite et d’excellence dans les meilleures universités mondiales. Un souvenir éloquent de la distinction du système éducatif tunisien réside dans l’obligation faite aux étudiants tunisiens partant étudier à l’étranger d’obtenir l’équivalence de leurs diplômes étrangers, notamment belges. Cependant, au lieu de poursuivre sa progression vers l’excellence, le système scolaire a, ces trente dernières années, emprunté une voie inverse, amorçant un déclin systématique.

Système scolaire : de l’excellence à l’échec !

Conséquence de ces choix, le système scolaire tunisien est passé d’un modèle d’excellence à un échec, d’un garant du développement humain à une source de potentiel gâché et d’obstacles accumulés. Ayant jadis formé des intellectuels et des innovateurs, il conduit désormais ses élèves à la stagnation intellectuelle et à la déviance culturelle et sociale, particulièrement ces vingt dernières années. Malgré les doutes que l’on peut avoir quant à l’exactitude des chiffres et statistiques publiés concernant les performances du système scolaire, la réalité nous oblige à les accepter et à nous appuyer dessus. L’un des chiffres alarmants du système actuel est le décrochage scolaire annuel d’environ 100 000 jeunes Tunisiens, sans formation académique ni professionnelle. Nos écoles publiques ont rapidement érodé le principe de la gratuité de l’enseignement, inscrit dans les constitutions successives, et l’apprentissage et la réussite dépendent désormais des ressources financières et culturelles des familles. Selon certaines statistiques, les familles tunisiennes dépensent chaque année mille milliards de dinars tunisiens en établissements privés et en cours particuliers. Ces chiffres confirment également le déclin constant du niveau scolaire des élèves tunisiens par rapport à celui des élèves des pays occidentaux et asiatiques, avec un écart de plus de six ans dans certaines matières fondamentales, comme les mathématiques et la physique.

Parmi les manifestations et conséquences de ce déclin figurent la détérioration des relations entre les enseignants d’une part, et les parents et les élèves d’autre part, le désintérêt des élèves pour les études et la perte de confiance des parents envers l’établissement scolaire, la tendance à l’enseignement privé, l’exacerbation des violences, matérielles et verbales, aux abords des établissements scolaires, la hausse de la consommation de drogues, du harcèlement et des agressions sexuelles, le développement des cours particuliers, le creusement des inégalités culturelles et de connaissances entre les familles aisées, les classes moyennes et les familles défavorisées, la perpétuation des inégalités de résultats entre les plus favorisés et les moins favorisés, l’émigration des élèves brillants à l’étranger, et d’autres conséquences encore. Parmi les principaux facteurs contribuant à ces résultats figurent :

– L’ambiguïté des fonctions scolaires, la rigidité des approches pédagogiques et l’inflexibilité des programmes et des systèmes d’évaluation. Il est évident que ces mécanismes privilégient la transmission de connaissances sans objectifs précis ni ciblés, ce qui engendre l’épuisement des élèves en raison de la densité des contenus, du nombre d’heures d’étude, de révision et de soutien, et les prive d’un temps social et culturel pourtant essentiel.

– Ces vingt dernières années, la plupart des composantes de la société tunisienne se sont concentrées sur les résultats, négligeant l’acquisition des connaissances. Décideurs, professionnels, parents et élèves sont tous obsédés par l’obtention d’un diplôme et la recherche de la réussite et de l’excellence à tout prix.

– La formation initiale des enseignants, pourtant essentielle compte tenu des réalités externes et internes, est négligée et mal mise à jour. Les décideurs ont ignoré la nécessité de proposer des parcours de formation répondant aux besoins des établissements scolaires en personnel qualifié.

– L’absence de coordination sérieuse avec l’enseignement supérieur, qui représente l’aboutissement du parcours éducatif et le lien entre théorie et pratique, est regrettable. L’enseignement supérieur, comme les autres niveaux d’enseignement, nécessite lui aussi une refonte et une revitalisation.

Assurer une éducation saine, un enseignement de qualité et une culture éclairée sont les pierres angulaires de la sécurité nationale au sens large. Elles figurent parmi les conditions fondamentales garantissant la sécurité et la dignité du citoyen dans le véritable sens révolutionnaire. Cet objectif ne sera pas atteint avec les budgets alloués à ce secteur aux trois niveaux, des budgets qui diminuent constamment d’année en année. La poursuite de ce projet est difficile en l’absence d’une volonté politique résolue et efficace.

Articles similaires

Bouton retour en haut de la page