
- Entre crise de liquidité, scandales financiers et déséquilibres structurels profonds, cette filière vacille
- L’«or vert» tunisien, symbole de prospérité, pris au piège d’un modèle économique épuisé — entre gestion de crise et manque de vision stratégique
- Chaque année, l’ONH se retrouve contraint de solliciter les banques pour financer la campagne, preuve que le secteur ne dispose d’aucun mécanisme durable de financement
- Le financement bancaire de 200 milliards sauvera sans doute la campagne oléicole 2025, mais il ne sauvera pas la filière si les mêmes causes produisent les mêmes effets
Tunis, UniversNews (Finances) – Le secteur oléicole tunisien, longtemps considéré comme un pilier de la souveraineté économique du pays, traverse aujourd’hui une zone de turbulences sans précédent. Entre crise de liquidité, scandales financiers et déséquilibres structurels profonds, cette filière, qui fait vivre plus de 300 000 familles et rapporte chaque année des centaines de millions de dinars d’exportations, vacille.
Pour éviter un effondrement de la campagne 2025, un pool bancaire a été sollicité pour mobiliser 200 milliards au profit de l’Office National de l’Huile (ONH). Une opération de sauvetage urgente qui, si elle garantit la survie immédiate du secteur, ne masque plus les failles systémiques : endettement chronique de l’ONH, gouvernance affaiblie, dépendance aux financements de court terme et perte de confiance après l’arrestation du producteur Makhloufi et la fuite de Ben Romdhane, deux figures jusque-là dominantes du marché.
L’« or vert » tunisien, jadis symbole de prospérité, semble aujourd’hui pris au piège d’un modèle économique épuisé — entre gestion de crise et manque de vision stratégique.
Un secteur vital en état d’urgence
C’est une bouffée d’oxygène dans un secteur à bout de souffle.
Un pool bancaire tunisien a été sollicité pour accorder à l’Office National de l’Huile (ONH) un financement exceptionnel de 200 milliards, destiné à soutenir la campagne oléicole 2025, garantir la collecte de l’huile auprès des producteurs et préserver les exportations tunisiennes d’un blocage fatal.
Mais derrière ce geste salutaire, se cache une réalité inquiétante : celle d’une filière stratégique en plein déséquilibre, minée par les tensions financières, les scandales et l’absence de vision.
L’or vert dans le rouge
Symbole de la richesse agricole tunisienne, l’huile d’olive représente près de 40 % des exportations agricoles du pays et assure la subsistance directe de plus de 300 000 familles.
Pourtant, cette filière essentielle traverse une crise profonde :
- Manque de liquidités pour l’ONH, étranglé par les retards de paiement de l’État.
- Hausse des coûts de production, du conditionnement et du transport.
- Volatilité des prix mondiaux, qui rend les marges imprévisibles.
- Et surtout, un modèle économique dépendant des crédits de campagne, sans vision à long terme.
Chaque année, l’ONH se retrouve contraint de solliciter les banques pour financer la campagne, preuve que le secteur ne dispose d’aucun mécanisme durable de financement. Ce cercle vicieux met à nu la fragilité d’une filière pourtant stratégique pour la balance commerciale du pays.
Crises de confiance et scandales à répétition
Comme si la crise financière ne suffisait pas, le secteur oléicole tunisien est désormais secoué par des affaires judiciaires retentissantes.
L’arrestation du grand producteur Makhloufi, accusé de malversations, et la fuite à l’étranger d’un autre acteur influent, Ben Romdhane, ont mis en lumière les dérives d’un système longtemps laissé sans contrôle clair.
Ces scandales ont révélé une cartellisation du marché, dominé par quelques grands opérateurs contrôlant la collecte, le stockage et l’exportation.
Résultat : les petits producteurs sont étranglés, les huileries régionales souffrent d’un accès inégal au financement, et la réputation du produit tunisien — pourtant parmi les meilleurs au monde — en sort affaiblie.
Un Office affaibli et un modèle à bout de souffle
Créé pour réguler, stabiliser et protéger le secteur, l’Office National de l’Huile se retrouve aujourd’hui au centre d’un système qu’il ne maîtrise plus.
Faute de ressources, il peine à :
- Soutenir les producteurs,
- Réguler les prix,
- Ou défendre la marque “huile tunisienne” sur les marchés internationaux.
Dans les faits, l’ONH est devenu un gestionnaire de crise saisonnière, dépendant du soutien bancaire pour boucler chaque campagne.
Une situation intenable à long terme, qui appelle une refonte totale du rôle de l’État dans la gouvernance du secteur.
Un rééquilibrage devenu urgent
La fragilité du secteur oléicole est aujourd’hui économique, structurelle et morale :
- Économique, par absence de modèle de financement pérenne.
- Structurelle, à cause de la fragmentation des exploitations et du manque de valorisation locale.
- Morale, enfin, en raison des pratiques opaques et des affaires qui entachent la confiance.
Pour beaucoup d’experts, il faut repenser la filière de l’amont à l’aval, en misant sur :
- La création d’un fonds de stabilisation du secteur oléicole,
- La traçabilité numérique des transactions et des exportations,
- Et la mise en place d’une stratégie nationale de marque “Huile de Tunisie” fondée sur la qualité et la transparence.
Sauver la saison ne suffit plus
Le financement bancaire de 200 milliards sauvera sans doute la campagne oléicole 2025.
Mais il ne sauvera pas la filière si les mêmes causes produisent les mêmes effets.
La Tunisie ne peut plus continuer à “panser les plaies” chaque saison — elle doit réformer en profondeur un secteur clé de son identité et de sa souveraineté économique.
Sans cette refondation, l’or vert tunisien risque de se transformer durablement en or en détresse.



