Après le fiasco mondial, le risque d’un championnat décimé

Outre la participation désastreuse de l’équipe nationale à la Coupe du monde, qui a mis en lumière les profondes limites du football tunisien, un autre chantier autrement plus inquiétant se profile à l’horizon. À quelques semaines du coup d’envoi de la saison 2026-2027, le football national traverse l’une des crises les plus graves de son histoire récente. L’heure est grave et les chantiers sont partout.
Le risque n’est plus théorique : les championnats de Ligue 1 et de Ligue 2 pourraient tout simplement ne pas se jouer dans leur configuration habituelle. La raison est connue mais prend aujourd’hui une dimension sans précédent. À deux ou trois exceptions près, dont la Jeunesse Sportive d’El Omrane ou le Progès sportif de Sakiet Dayer, la majorité des clubs professionnels croulent sous le poids des dettes accumulées auprès des joueurs, entraîneurs et divers créanciers sportifs.
Pour pouvoir participer aux compétitions de la saison prochaine, les clubs doivent impérativement obtenir une licence d’engagement. Or, le contexte a radicalement changé. Sous l’impulsion de la FIFA, lassée par les centaines de litiges impliquant des clubs tunisiens devant ses instances, la délivrance de ces licences ne relève plus exclusivement de la Fédération tunisienne de football. Désormais, la Confédération africaine de football (CAF) joue un rôle central dans le processus et applique des critères beaucoup plus rigoureux.
Le message est clair : aucun club ne pourra bénéficier d’une licence sans avoir réglé l’ensemble de ses dettes reconnues. Et l’échéance approche à grands pas. Les équipes concernées disposent de moins de vingt jours, jusqu’au 15 juillet prochain, pour assainir leur situation financière. Une mission qui semble, pour plusieurs d’entre elles, presque impossible.
Cette crise révèle en réalité des dysfonctionnements beaucoup plus profonds. Le problème ne se limite pas à quelques factures impayées ou à des retards de salaires. C’est tout le modèle économique du football tunisien qui montre aujourd’hui ses limites.
La question du financement des clubs se pose avec acuité. Dépendants des subventions publiques, des aides des collectivités locales ou des contributions ponctuelles de mécènes, la plupart des clubs peinent à générer des revenus durables. À cela s’ajoute un cadre juridique devenu obsolète. La loi régissant les associations sportives ne répond plus aux exigences du sport professionnel moderne et freine l’émergence de véritables modèles économiques viables.
Le dossier des droits télévisés constitue également un autre point de blocage majeur. Alors que ces revenus représentent dans de nombreux pays l’une des principales ressources des clubs, les équipes tunisiennes continuent de dénoncer une répartition insuffisante et un manque de visibilité sur la gestion de ce dossier, toujours piloté par la Fédération.
Les conséquences pourraient être spectaculaires. Si les clubs ne parviennent pas à régulariser leur situation, le football tunisien pourrait se retrouver avec un championnat réduit à quelques équipes seulement. Certains observateurs n’excluent plus l’hypothèse d’une Ligue 1 composée de quatre ou cinq clubs éligibles ou d’un retour forcé vers une forme de championnat «semi-amateur».
Mais le danger dépasse largement la seule saison 2026-2027. Sans réforme profonde, c’est toute la crédibilité du football tunisien qui est menacée. Les infrastructures continuent de se dégrader, l’arbitrage peine à retrouver la confiance des acteurs, l’inflation des salaires des joueurs et des entraîneurs n’est plus soutenable, tandis que le paysage médiatique sportif contribue parfois davantage à alimenter les polémiques qu’à accompagner les réformes.
Si rien n’est entrepris rapidement, les conséquences seront lourdes : fuite des talents vers l’étranger, désengagement des investisseurs et des sponsors, baisse de l’attractivité du championnat, recul des performances des clubs dans les compétitions continentales et affaiblissement durable de l’équipe nationale.
Après l’échec sportif de la sélection nationale, le football tunisien se trouve aujourd’hui à un carrefour décisif. Il ne s’agit plus seulement de sauver une saison ou quelques clubs en difficulté. C’est tout un système qui doit être repensé. Le temps des solutions provisoires est révolu. Celui des réformes structurelles devient désormais une nécessité absolue.
KS



