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Education :Pour ceux qui fantasment de voir l’anglais devenir notre deuxième langue après l’arabe

J’entends parfaitement les arguments des personnes de tout bord, y compris de nos députés, qui réclament avec insistance que l’anglais devienne notre première langue étrangère et remplace, de facto, le français dans notre système éducatif. Pour eux, c’est la langue d’avenir par excellence sur les plans économique et scientifique. Elle ouvrirait la voie à la mondialisation, s’avérant indispensable pour attirer les investissements étrangers et stimuler le commerce mondial. Elle permettrait également de diversifier nos partenariats au-delà de l’espace francophone traditionnel, tout en offrant de meilleures perspectives professionnelles aux jeunes Tunisiens à l’échelle globale.

Sur le plan de la recherche scientifique, on note effectivement qu’environ 80 % des publications mondiales sont publiées en anglais. C’est aussi la langue centrale d’Internet, de l’informatique et du développement de logiciels. Les partisans d’un raisonnement purement émotionnel évoquent souvent le français comme la langue du colonisateur ; certains y voient un moyen de se détacher d’un héritage colonial lié à la France pour s’ouvrir à un monde multipolaire. D’autres affirment que nos élèves expriment un rejet déclaré pour le français, pour ne pas dire une détestation, contrastant avec une sympathie naturelle pour l’anglais.

C’est une argumentation qui fascine, certes, mais elle demeure stratégiquement dangereuse.

En pratique, dans l’état actuel du système éducatif tunisien, s’engager dans une telle aventure sans évaluer les moyens nécessaires et les délais de leur mise en œuvre – conditions sine qua non pour envisager un quelconque retour sur investissement – aurait des conséquences catastrophiques. Il est impossible, au vu de la crise que traverse l’école tunisienne depuis trois décennies, de former les ressources humaines nécessaires avec la maîtrise requise, notamment pour enseigner les disciplines scientifiques dans des délais visibles. À moins, bien sûr, qu’on ne prévoie de faire appel à des coopérants étrangers pour s’acquitter de cette tâche.

En outre, la généralisation de l’anglais dans le système éducatif tunisien doit obligatoirement s’accompagner de la même réforme au niveau de l’enseignement supérieur. Or, la majorité de nos spécialités, comme la médecine, la pharmacie, l’ingéniorat et la technologie, et même celles du droit et des sciences humaines, sont enseignées aujourd’hui totalement ou en partie en français. Ne pas en tenir compte, c’est le fiasco assuré pour toutes les phases de notre système éducatif.

Les enjeux de ce fantasme se déclinent en trois coûts majeurs :

Un coût culturel

Au-delà de l’école, les partisans de cette réforme semblent ignorer que la Tunisie a un héritage et des traditions. En effet, notre paysage culturel, administratif et notre quotidien sont structurellement et historiquement configurés pour fonctionner également en français. Des journaux aux cartes géographiques, en passant par les panneaux de signalisation routière, tout notre espace public utilise le couple Arabe/Français. Plus grave encore, nous avons toujours pris l’habitude publier systématiquement nos textes de lois et nos codes juridiques en français, et rédiger une grande partie de nos correspondances administratives officielles, ministérielles ou bancaires, dans cette langue.

Effacer le français de l’école sans dépenser des milliards pour réécrire chaque panneau, chaque loi et chaque contrat de l’État créerait un blocage bureaucratique total et une rupture profonde entre le citoyen et son environnement.

Un coût social

C’est aussi oublier un autre pilier fondamental de notre structure sociale : notre diaspora. La Tunisie compte près de 1,1 million de ressortissants qui vivent aujourd’hui en France, contre 7 000 à 12 000 résidents au Royaume-Uni et une vingtaine de milliers aux États-Unis. Plusieurs générations de cette communauté, notamment les plus jeunes, sont nées là-bas et ont tendance à ne pouvoir s’exprimer qu’en français. En brisant le pont linguistique avec l’Hexagone, la Tunisie déciderait de rompre le cordon ombilical avec ses enfants. Mais c’est aussi tarir une source majeure de transferts de devises, en décourageant les cadres binationaux de revenir entreprendre en Tunisie.

Un coût économique

Mais le plus grand signal d’alarme est d’ordre économique, et les dégâts risquent d’être immédiats et très lourds à absorber. Notre tissu productif dépend de manière vitale de l’espace francophone et européen. La France reste notre premier investisseur étranger hors énergie, représentant plus de 33 % des flux d’IDE globaux du secteur, contre 2 à 3 % pour le Royaume-Uni et 4 à 5 % pour les États-Unis. Ce sont plus de 1 600 entreprises françaises implantées sur notre sol qui font vivre directement 170 mille salariés tunisiens.
Mieux encore, la France est notre premier client, abruptement reliée à nos performances puisque absorbant 22 % de nos exportations globales et injectant un excédent commercial indispensable d’au moins 5 milliards de dinars – en devises – dans les caisses de l’État. Tarir la maîtrise du français chez nos futurs diplômés, c’est inciter ces entreprises à délocaliser leurs activités vers des pays concurrents plus pragmatiques, jetant des dizaines de milliers de jeunes Tunisiens au chômage sur l’autel d’un fantasme linguistique.

Dès lors, à qui va réellement profiter cette transition ?

L’analyse des statistiques de la mobilité étudiante montre qu’entre 8 000 et 9 000 étudiants tunisiens partent chaque année étudier à l’étranger, dont 40 % sont des nouveaux bacheliers. Selon les données publiées par le ministère de l’Enseignement supérieur et répertoriées par Campus France, la France ouvre ses portes à 5 000 ou 5 500 nouveaux étudiants tunisiens chaque année. À l’échelle globale, la France accueille aujourd’hui près de 16 000 des 20 000 étudiants tunisiens expatriés dans le monde.

Vient ensuite l’Allemagne, avec 1 500 à 2 000 étudiants (qui y étudient souvent en allemand ou via des programmes de Master en anglais). Le reste des étudiants se répartit entre le Canada (entre 800 et 1 000 étudiants concentrés au Québec francophone) et les pays du Golfe (entre 300 et 500). En revanche, les États-Unis et le Royaume-Uni n’accueillent qu’un nombre très marginal d’étudiants tunisiens chaque année, estimé à environ un millier aux USA et quelques centaines au Royaume-Uni.

De ce fait, cette transition très coûteuse et tant clamée va lourdement léser la majorité des étudiant et les nouveaux bacheliers de la classe moyenne et populaire qui espéraient s’expatrier en France. En brisant le pont linguistique avec l’Hexagone, l’État tunisien risque de fermer la seule porte de sortie internationale accessible à grande échelle, sans pour autant ouvrir celle des pays anglophones, dont les critères d’accès et les coûts financiers restent prohibitifs pour la majorité de nos concitoyens.

En effet, les consulats des États-Unis et du Royaume-Uni fonctionnent avec des quotas indirects très stricts, contrairement à la France qui accorde chaque année plusieurs milliers de visas étudiants aux Tunisiens avec un taux d’acceptation élevé. Même si un bachelier tunisien devient excellent en anglais, le consulat britannique ou américain lui refusera le visa s’il ne prouve pas une fortune bancaire capable de couvrir des frais de scolarité souvent supérieurs à 100 000 dinars par an. L’anglais au lycée ne créera pas magiquement des visas ou de l’argent dans les poches des parents.

Si aujourd’hui un bachelier de la classe moyenne (enfant de fonctionnaire, d’enseignant ou de cadre moyen) peut partir en France parce que sa famille consent à faire des sacrifices financiers à sa portée, demain, avec la généralisation de l’anglais, ce modèle d’ascension s’effondrera de lui-même. Le Royaume-Uni et les États-Unis n’ont pas d’universités publiques gratuites ou accessibles pour les étrangers.

Le grand danger de ce rafistolage linguistique est de créer une génération de bacheliers « entre deux feux » : ceux qui n’auront plus le niveau de français nécessaire pour postuler dans les universités françaises ou québécoises, et qui n’auront pas non plus les moyens financiers immenses requis pour payer des études aux États-Unis ou au Royaume-Uni.

Ceux qui vont réellement profiter de cette réforme sont uniquement ceux qui possèdent déjà de grands moyens financiers. Ils ne seront pas plus nombreux qu’aujourd’hui. La maîtrise de l’anglais n’a d’ailleurs jamais été un facteur bloquant empêchant l’élite tunisienne de faire ses études ou d’évoluer professionnellement outre-Atlantique. En revanche, des dizaines de milliers de cadres tunisiens ont été formés en France, et plusieurs d’entre eux y occupent aujourd’hui des postes de haute responsabilité dans divers secteurs. Rien ne bloque un étudiant faisant partie de l’élite lorsqu’il est motivé et ambitieux : il évolue là où il entrevoit un avenir meilleur, peu importe la langue d’origine.

En somme, chercher à substituer l’anglais au français dans notre système éducatif pour des considérations politiciennes relève d’une dangereuse illusion. Derrière le discours séduisant de la « mondialisation », cette réforme tant clamée mais trop mal réfléchie cache une réalité pragmatique implacable. Si par malchance, et guidée par une parfaite ignorance des rouages économiques et consulaires, elle venait à être appliquée, elle restreindrait dramatiquement les chances de mobilité internationale de la jeunesse tunisienne au lieu de les élargir.

Loin de démocratiser l’accès au monde, cette transition ne ferait que réserver l’expatriation anglophone à une infime minorité ultra-riche, achevant de fracturer définitivement notre cohésion sociale, sans oublier les énormes préjudices que nous devrions subir sur les plans culturel, social, économique et même géopolitique.

Pour l’école tunisienne, le véritable défi n’est pas de remplacer une langue par une autre sous le coup de l’émotion, mais de redonner à nos élèves les moyens de maîtriser le français pour préserver nos acquis, tout en y ajoutant l’anglais ou toute autre langue d’avenir pour conquérir de nouveaux horizons. L’avenir de notre jeunesse ne doit pas se jouer sur l’autel d’un sacrifice linguistique, mais sur celui d’un multilinguisme pragmatique et inclusif.

Ridha Zahrouni, président de l’Association tunisienne des parents et des élèves

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