
l’IA est un formidable accélérateur pour les entrepreneures.
L’IA ne va pas remplacer les femmes dans leur travail, elle va remplacer les femmes qui ne savent pas utiliser l’IA.
Tunis – Univers News. Docteure en management et experte en E-commerce, Emna Jemmali a accompagné des centaines de femmes entrepreneures en Tunisie. Co-fondatrice de 1Kub, le premier incubateur tunisien dédié à l’entrepreneuriat féminin, elle analyse pour Univers.news les défis de l’IA en matière de genre et d’inclusion.
Univers.news : L’IA est partout. Quels sont les enjeux concrets pour les femmes entrepreneures en Tunisie ?
Emna Jemmali : Trois défis majeurs. D’abord, les biais algorithmiques : les systèmes d’IA reproduisent les stéréotypes sociaux. Sans vigilance, une IA peut associer automatiquement les femmes à des rôles domestiques et les hommes à des postes de direction, institutionnalisant les discriminations dans les produits développés.
Ensuite, l’inégalité d’accès aux financements : en Europe, les startups IA fondées par des femmes captent moins de 1 % des investissements. En Tunisie, la situation est similaire, avec des réseaux d’investisseurs souvent informels et dominés par des cercles masculins. Les systèmes d’IA continueront d’être conçus principalement par des équipes « homogènes », avec le risque de reproduire des biais et d’ignorer une partie des besoins de la société. Financer davantage de femmes dans l’IA n’est donc pas seulement une question d’égalité des chances ; c’est une condition pour construire une innovation plus performante, plus inclusive et plus représentative de la diversité des usages.
Une IA apprend à partir des données du passé. Si le passé comporte des discriminations…l’IA risque de les reproduire. Donc il faut davantage de femmes dans les métiers de la donnée.
Enfin, l’accès aux compétences : sans formation adaptée, l’IA risque d’aggraver les fractures numériques. Aujourd’hui, combien de Tunisiennes savent exploiter un outil d’IA générative pour leur activité ?
Comment ces biais se manifestent-ils concrètement dans une startup ?
Prenons un chatbot de recrutement entraîné sur des données où les ingénieurs sont majoritairement des hommes. Il aura tendance à favoriser les candidats masculins pour les postes techniques, excluant des femmes qualifiées sans qu’aucune explication ne soit donnée. C’est pourquoi il est crucial d’intégrer la diversité dès la conception des outils. Une équipe exclusivement masculine risque de concevoir des produits qui ignorent les besoins de la moitié de la société.
1Kub accompagne des femmes fondatrices. Comment intégrez-vous ces enjeux ?
Notre approche repose sur trois piliers.
Sensibilisation : La diversité n’est pas un objectif symbolique ; c’est un levier de performance pour l’intelligence artificielle. Des équipes composées de profils variés sont davantage en mesure d’identifier les biais, de comprendre la diversité des utilisateurs et de concevoir des solutions plus robustes, plus pertinentes et mieux adaptées aux réalités de la société. L’intelligence artificielle ne sera réellement intelligente que si elle est nourrie par l’intelligence collective de profils diversifiés.
Débloquer les freins psychologiques : beaucoup de femmes attendent d’être « prêtes » avant de se lancer. Or, dans la tech, cette quête de perfection est contre-productive.
À l’ère de l’intelligence artificielle, la diversité n’est plus seulement une valeur à défendre ; c’est un levier de performance, d’innovation et de souveraineté économique. Les pays qui sauront mobiliser tous leurs talents, sans distinction de genre, seront les mieux placés pour concevoir les technologies de demain et en capter la valeur.
Notre message : « Lancez-vous, testez, améliorez. »
Formation : nous voulons que les femmes ne soient pas seulement utilisatrices de l’IA, mais aussi conceptrices d’où nos ateliers pratiques.
L’IA générative transforme le e-commerce. Quel impact pour les femmes entrepreneures ?
L’impact est énorme, surtout pour les femmes des régions éloignées. Aujourd’hui, une entrepreneure peut créer une boutique en ligne depuis chez elle, automatiser son service client avec un chatbot, ou optimiser ses campagnes marketing.
L’intelligence artificielle est en train de démocratiser le e-commerce. Le véritable enjeu n’est plus de savoir qui possède les plus grandes équipes, mais qui saura le mieux exploiter ces nouveaux outils. Pour les femmes entrepreneures, c’est une opportunité historique de gagner en compétitivité, d’accéder à de nouveaux marchés et de créer davantage de valeur avec des ressources limitées.
Mais sans formation, une nouvelle fracture numérique se creuse. Les formations existent, mais elles sont souvent payantes, en anglais ou réservées à une élite. Chez 1Kub, nous avons intégré des modules sur l’IA dans nos programmes.L ‘IA n’est pas seulement une révolution technologique, c’est aussi une révolution de l’accès aux opportunités économiques,
Vous avez accompagné des centaines de fondatrices. Quel conseil leur donnez-vous le plus souvent ?
« Ne cherchez pas à être parfaites dès le départ. » Le perfectionnisme est un frein trait caractéristique féminin. Dans la tech, mieux vaut lancer une première version, la tester avec des clients, puis l’améliorer. « Être Agile »
Mon autre conseil : Aujourd’hui, l’IA est un formidable accélérateur pour les entrepreneures : elle permet de gagner du temps, de mieux comprendre son marché, de communiquer plus efficacement et de prendre des décisions éclairées. Mais un outil, aussi puissant soit-il, ne remplace ni la vision, ni la créativité, ni la capacité à comprendre les besoins des clients. L’IA amplifie le potentiel d’un projet ; elle ne crée pas l’ambition à la place de l’entrepreneure. « Foncez… mais avec rigueur ».
L’IA ne va pas remplacer les femmes dans leur travail, elle va remplacer les femmes qui ne savent pas utiliser l’IA. Les incubateurs ont un rôle majeur à jouer. Ils doivent devenir des lieux où les entrepreneures découvrent l’IA comme un accélérateur de projet : validation d’une idée, analyse du marché, prototypage rapide, automatisation des tâches et accès à de nouveaux marchés.
Quel message adressez-vous aux femmes tunisiennes qui veulent se lancer dans l’IA ou la tech ?
La Tunisie dispose d’un formidable potentiel féminin dans les sciences, la technologie et l’innovation. Nos jeunes femmes sont nombreuses à choisir les filières scientifiques et numériques, et elles ont toute leur place dans la révolution de l’intelligence artificielle. « La Tunisie peut devenir un hub inclusif de l’IA ».
La Tunisie n’a pas un problème de talents féminins dans la technologie ; elle a un défi de valorisation de ces talents. L’intelligence artificielle représente une opportunité historique pour que les femmes tunisiennes passent du rôle d’utilisatrices à celui de créatrices, entrepreneures et décideuses dans les technologies qui façonneront notre avenir.
Un dernier mot sur l’avenir de l’IA en Tunisie ?
La Tunisie a tous les atouts : des talents TIC, une diaspora connectée, un écosystème en pleine croissance. Mais pour que cet avenir soit inclusif, il faut agir maintenant : investir dans la formation, la diversité des équipes, et une gouvernance éthique.
Il faut créer des communautés féminines autour de l’IA, en mobilisant les femmes de la diaspora qui œuvrent dans l’IA à l’échelle internationale. La confiance se construit aussi par les modèles inspirants. Cela passe par la création de réseaux de femmes dans l’IA ; de mentorat ; de rencontres avec des entrepreneures tech ; de communautés d’apprentissage ; de partage d’expériences.
Une femme qui voit une autre femme réussir dans l’IA peut plus facilement se projeter elle-même dans cet univers.Si nous y parvenons, les femmes tunisiennes ne seront pas de simples spectatrices de la révolution IA : elles en seront des actrices à part entière.
Mohamed Selim



