
Tunis – Univers News. La crise de l’eau en Tunisie serait-elle devenue un nouveau terrain de bataille pour les réseaux sociaux algériens ? Depuis quelques jours, des pages et comptes présentés comme algériens relaient une étonnante affirmation : des centaines de camions algériens chargés d’eau minérale entreraient en Tunisie pour « sauver » les Tunisiens de la pénurie d’eau. Pour donner du crédit à cette histoire, certaines publications vont jusqu’à utiliser des images manifestement fabriquées ou retouchées à l’aide de l’intelligence artificielle.
Une mise en scène qui en dit finalement davantage sur la guerre des récits que sur la réalité de la situation hydrique tunisienne.
Car si la Tunisie traverse bel et bien une crise de l’eau qui s’aggrave sous l’effet de la sécheresse, du changement climatique, de la pression sur les ressources et du vieillissement des infrastructures, rien ne permet d’accréditer l’existence d’un prétendu pont de camions-citernes algériens venant au secours du pays. La rumeur relève davantage de la communication émotionnelle que de l’information.
Le procédé n’est pas nouveau : transformer une difficulté réelle en spectacle numérique, puis construire autour d’elle un récit de supériorité nationale. La Tunisie connaît des difficultés ? Certains internautes veulent alors montrer une Algérie qui viendrait à son secours. Une manière, surtout, de flatter le sentiment national dans le débat intérieur algérien.
Le plus surprenant dans cette nouvelle séquence est le recours à des images générées par intelligence artificielle. Dans un espace numérique où la frontière entre information et manipulation devient de plus en plus floue, quelques images spectaculaires peuvent désormais suffire à fabriquer une réalité parallèle.
La question n’est donc plus seulement de savoir si une rumeur est vraie ou fausse. Elle est de comprendre pourquoi certains acteurs ressentent le besoin de fabriquer cette réalité.
Et c’est ici que le vieux slogan maghrébin de « Khaoua Khaoua » (frères, frères) se retrouve confronté à une réalité beaucoup moins virtuelle.
Des voix algériennes elles-mêmes ont d’ailleurs dénoncé ces procédés. Le blogueur Sanjak Chawki, notamment, a répondu à ces publications en rappelant que la Tunisie, malgré ses difficultés, dispose de ses propres capacités de production, que ses industries continuent à fonctionner et que ses marchés restent approvisionnés.
Le rappel historique n’est pas sans intérêt. Dans les années 1990, lorsque l’Algérie traversait une période particulièrement sombre, la Tunisie avait elle aussi été un pays voisin et solidaire. La fraternité entre les deux peuples ne devrait donc pas être réduite à une compétition permanente sur les réseaux sociaux.
La question devient cependant plus embarrassante lorsqu’on quitte le terrain des images fabriquées pour revenir aux flux réels de personnes et aux responsabilités sur les frontières.
Une étude de terrain réalisée par le Forum tunisien pour les droits économiques et sociaux auprès de 379 migrants africains, dans les gouvernorats de Tunis, Sfax et Médenine, avait révélé que 60,7 % des personnes interrogées déclaraient être entrées en Tunisie par la frontière terrestre avec l’Algérie, contre 23,2 % par la frontière libyenne, 1,6 % par la mer et 14,5 % par les aéroports.
Ce chiffre ne permet évidemment pas, à lui seul, d’établir l’existence d’une politique officielle algérienne visant à faciliter le passage des migrants vers la Tunisie. Mais il pose une question légitime : que se passe-t-il réellement sur cette frontière et quelles sont les responsabilités de chacun dans la gestion de ces flux ?
C’est précisément là que le débat devrait se situer : dans les faits, les données, la coopération sécuritaire et la responsabilité des Etats, et non dans la fabrication de vidéos ou de photographies destinées à alimenter les réseaux sociaux.
KS



