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L’enquête d’Universnews : 30 milliards de dinars en billets, la Tunisie face au règne du cash

plus de cash physique que de devises dans les coffres de la banque centrale

une sous-bancarisation structurelle alimente une préférence durable pour l’argent liquide.

les charges de fabrication des billets et pièces ont plus que triplé en un an.

Le prochain test significatif interviendra à l’occasion des fêtes de fin d’année et du prochain Ramadan.

Un seuil symbolique franchi

Tunis – Univers News. Au 17 août 2026, les billets et monnaies en circulation en Tunisie ont atteint 29 995 millions de dinars, aux portes du seuil symbolique des 30 milliards — un record absolu. Ce chiffre n’est pas un pic isolé : il s’inscrit dans une trajectoire ininterrompue qui a vu la circulation fiduciaire multipliée par plus de trois en dix ans, passant d’environ 8 856 millions de dinars fin 2015 à ce niveau inédit.

La progression s’est nettement accélérée ces dernières années : +10,7 % en 2023, +8,4 % en 2024, puis un bond de 19 % en 2025 pour atteindre 26 876 MDT en fin d’année. Sur le seul premier semestre 2026, la hausse s’est poursuivie sans relâche : 27,3 milliards début février, 28 milliards fin avril, 29 milliards fin mai (un nouveau record salué comme historique par la BCT elle-même), 29,4 milliards fin juin, pour finalement approcher les 30 milliards à la mi-août. Sur un an, entre mai 2025 et mai 2026, la progression atteint 22,1 %, un rythme plus de deux fois supérieur à celui de l’économie qu’elle est censée irriguer.

Un cash qui dépasse les réserves de change

L’image la plus frappante pour mesurer l’ampleur du phénomène est une comparaison : les quelque 30 milliards de dinars en billets en circulation dépassent désormais de 21 % les réserves de change du pays, qui s’élevaient à 24,8 milliards de dinars à la même période. La Tunisie détient ainsi, hors de ses banques, plus de cash physique que de devises dans les coffres de sa banque centrale — un déséquilibre rarement observé à cette échelle.

Les moteurs conjoncturels et structurels

Plusieurs facteurs, à la fois saisonniers et structurels, expliquent cette dynamique. Du côté conjoncturel, les pics de retraits coïncident systématiquement avec les grandes échéances de consommation : le mois de Ramadan, la fête de l’Aïd Al-Adha — où l’achat du mouton sacrificiel se fait presque exclusivement en espèces, faisant traditionnellement bondir la masse fiduciaire de près d’un milliard de dinars chaque année — les vacances scolaires et la rentrée. Les intempéries et inondations du début d’année 2026 ont également provoqué des tensions ponctuelles de liquidités.

Mais c’est la dimension structurelle qui inquiète le plus les économistes. Trois évolutions réglementaires et comportementales se combinent :

L’effondrement du chèque comme moyen de paiement. La réforme du Code de commerce et le durcissement de la loi sur les chèques ont provoqué un recul spectaculaire de cet instrument : le nombre de chèques télécompensés a chuté de 67,5 % entre fin 2024 et fin 2025, passant de 24,5 à 7,9 millions d’unités, tandis que leur montant total reculait de 58,8 % pour s’établir à 53,48 milliards de dinars. Une partie de ces transactions, plutôt que de basculer vers les virements ou les lettres de change (qui progressent fortement, respectivement +9,7 % et +155 %), s’est reportée sur le cash.

La suppression de l’obligation de justifier l’origine des sommes en espèces. Depuis octobre 2024, les Tunisiens n’ont plus à justifier l’origine des sommes importantes détenues en liquide — une mesure que plusieurs économistes identifient comme un accélérateur direct du recours au cash, en supprimant un frein administratif qui dissuadait auparavant la thésaurisation de grosses sommes hors circuit bancaire.

Une défiance persistante envers le système bancaire. Selon les données de la Banque mondiale , seuls 37 % des Tunisiens détenaient un compte bancaire en 2024, une proportion encore plus faible chez les femmes (29 %) et les personnes à faibles revenus (32 %). Cette sous-bancarisation structurelle alimente une préférence durable pour l’argent liquide.

Le poids de l’économie informelle

La hausse du cash est traditionnellement corrélée au poids de l’économie parallèle. Selon des études , l’économie informelle représenterait entre 40 % et 45 % du PIB national, soit potentiellement près de 70 milliards de dinars d’activité échappant en tout ou partie à la fiscalité et aux circuits de contrôle officiels. Une part significative de la masse fiduciaire circule ainsi hors du système bancaire, alimentant des transactions de main à main difficiles à tracer.

L’économiste Aram Belhadj, enseignant-chercheur à l’Université de Carthage, y voit une véritable crise de confiance : selon lui, l’ampleur du phénomène révèle les limites des politiques publiques actuelles en matière d’inclusion financière et de lutte contre l’informel, malgré les dispositifs déjà mis en place. Il appelle à des réformes structurelles profondes portant sur l’accélération de la digitalisation des transactions, le renforcement de l’inclusion bancaire et surtout la reconstruction de la confiance entre citoyens et institutions financières.

L’économiste Habib Zitouna, président de l’Association des économistes tunisiens (ASECTU), analyse pour sa part le phénomène comme un basculement structurel des usages monétaires, accéléré depuis février 2025 par la nouvelle réglementation sur les chèques. Il souligne un changement de proportion révélateur : alors que la masse monétaire globale (dépôts, épargne et monnaie fiduciaire confondus) progresse d’environ 12 %, la composante en espèces croît, elle, à plus de 21 % par an — signe que ce n’est pas seulement la quantité de monnaie qui augmente, mais sa structure qui se déforme au profit du cash.

Le coût pour l’État et pour l’économie productive

Le phénomène a un coût direct pour les finances publiques et pour le fonctionnement de l’économie :

  • Un manque à gagner fiscal. Une masse de transactions échappant aux circuits tracés prive mécaniquement l’administration fiscale de recettes, dans un pays où le déficit budgétaire reste élevé.
  • Une fuite qui prive le crédit de ressources. Chaque dinar thésaurisé en billets plutôt que déposé en banque est un dinar qui ne devient pas un dépôt transformable en crédit à l’investissement — un phénomène qui vient aggraver, en miroir, la réorientation des bilans bancaires vers le financement de l’État plutôt que vers l’économie productive.
  • Un coût de fabrication en forte hausse. Selon les états financiers de la BCT, les charges de fabrication des billets et pièces ont plus que triplé en un an, passant de 9,3 à 28,8 MDT — un coût directement supporté par la collectivité pour répondre à cette demande croissante de liquide.
  • Une opacité accrue. Une économie où le billet représente 15,6 % du PIB, contre 14,1 % un an plus tôt, est mécaniquement une économie plus difficile à fiscaliser et plus perméable aux pratiques de sous-déclaration.

Des propositions de rupture

Face à l’ampleur du phénomène, certains économistes proposent des mesures radicales. L’une des plus commentées, avancée publiquement par l’économiste Maher Belhadj, consiste en un remplacement intégral de la masse fiduciaire — billets et pièces — sur une période maximale de trois mois : la nouvelle monnaie ne pourrait être obtenue qu’en échangeant l’ancienne via un compte bancaire ou postal, forçant ainsi les liquidités dissimulées à ressortir au grand jour ou à perdre leur valeur. Cette proposition s’accompagnerait d’un plafonnement des retraits en espèces à 500 dinars par jour, pour orienter l’essentiel des transactions vers la monnaie scripturale.

Plus consensuelle, une seconde piste privilégiée par la majorité des économistes consiste en une accélération de la digitalisation des paiements et de la fintech, jugée indispensable pour réduire les coûts de transaction, renforcer la traçabilité et rattraper le retard tunisien par rapport à des pays comparables ayant déjà largement adopté les paiements mobiles.

Une contradiction au cœur de la politique publique

Le paradoxe central, souligné par plusieurs analyses, tient à une incohérence de l’action publique elle-même : l’État promeut d’une main la dématérialisation des paiements et la digitalisation de l’économie, tout en ayant, de l’autre, supprimé l’obligation de justifier l’origine des espèces et durci la réglementation sur le chèque au point de pousser une partie des usagers vers le cash plutôt que vers les alternatives électroniques.

Sans révision en profondeur des lois sur le chèque et la facturation électronique, et sans résolution de ces contradictions internes, la trajectoire actuelle de la masse fiduciaire tunisienne a peu de chances de s’inverser dans les prochains mois.

Ce qu’il faut surveiller

La publication mensuelle des indicateurs monétaires de la BCT permettra de vérifier si la franchissement du seuil des 30 milliards de dinars constitue un plafond temporaire, lié aux pics saisonniers de l’été et de la rentrée, ou le prolongement d’une tendance de fond. Le prochain test significatif interviendra à l’occasion des fêtes de fin d’année et du prochain Ramadan, périodes historiquement associées à de nouveaux pics de retraits en espèces.

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