
UniversNews – Le débat autour du raccordement des chotts du Sud tunisien à la Méditerranée refait surface. Présenté par certains comme un ambitieux projet de développement capable de transformer les régions du Sud-Ouest, ce vieux dossier soulève également de nombreuses interrogations liées à la souveraineté nationale, à la sécurité stratégique et à la préservation de l’environnement.
L’idée n’est pas nouvelle. Dès le XIXe siècle, des ingénieurs français avaient imaginé la création d’une « mer intérieure » reliant les dépressions salées du Sahara à la Méditerranée. Le projet a ensuite été réexaminé à différentes périodes de l’histoire contemporaine tunisienne, notamment sous la présidence de Habib Bourguiba avec la participation de l’ingénieur Béchir Turki, puis sous le régime de Zine El-Abidine Ben Ali.
Selon plusieurs observateurs ayant suivi le dossier, les études réalisées à l’époque auraient mis en évidence des risques dépassant largement la seule dimension économique. Les considérations sécuritaires et géostratégiques auraient notamment conduit les autorités à abandonner l’idée.
Aujourd’hui, certaines voix plaident à nouveau pour un raccordement entre le Chott Melghir, en Algérie, le Chott El-Jérid en Tunisie et le golfe de Gabès. Une perspective qui, selon ses détracteurs, pourrait avoir des conséquences majeures sur la géographie du pays.
Le spectre d’une fracture territoriale
Les opposants au projet estiment qu’un canal navigable reliant le golfe de Gabès aux profondeurs du territoire algérien créerait une véritable coupure géographique entre le Sud tunisien et le reste du pays.
Au-delà de l’ouvrage lui-même, la question du statut juridique d’une telle voie d’eau constitue un enjeu central. Une fois transformé en corridor maritime international permettant à un pays voisin d’accéder directement à la mer, le canal pourrait être soumis à des règles et conventions internationales limitant la capacité de la Tunisie à en contrôler l’usage de manière exclusive.
Pour certains experts, cette situation pourrait générer à long terme des tensions diplomatiques, sécuritaires et logistiques, notamment en matière de contrôle des flux et de protection des infrastructures stratégiques.
Un écosystème fragile à préserver
Les inquiétudes ne concernent pas uniquement la souveraineté territoriale. Chott El-Jérid constitue un écosystème particulier caractérisé par des phénomènes naturels d’évaporation, d’importants dépôts salins et minéraux ainsi que des réserves d’eaux souterraines profondes.
L’introduction massive d’eau de mer pourrait modifier durablement l’équilibre écologique de la région. Les spécialistes redoutent notamment une augmentation de la salinité susceptible d’affecter les nappes phréatiques qui alimentent les oasis de Tozeur, Nefta et Kébili, mettant potentiellement en danger l’une des principales richesses agricoles tunisiennes : la production de dattes Deglet Nour.
Une alternative axée sur le développement
Face à ces réserves, certains proposent une solution intermédiaire. Celle-ci consisterait à aménager un canal artificiel reliant le golfe de Gabès aux abords de Chott El-Jérid sans pénétrer dans le chott lui-même.
Selon ses promoteurs, ce canal pourrait servir au transport du phosphate, à l’installation d’unités de dessalement d’eau de mer destinées à l’agriculture et à la consommation humaine, ainsi qu’au développement de projets d’énergie solaire.
L’infrastructure pourrait également favoriser la création de zones touristiques et agricoles intégrées, tout en offrant une plateforme logistique permettant aux régions frontalières algériennes d’accéder aux marchés internationaux via des installations portuaires situées sur le territoire tunisien.
Une telle approche permettrait, selon ses défenseurs, de générer des revenus liés au transit des marchandises, de créer des milliers d’emplois et de stimuler le développement régional sans remettre en cause l’intégrité territoriale du pays.
Entre ambition économique et impératifs de souveraineté
La relance du débat rappelle que les grands projets d’aménagement ne se limitent jamais à une simple équation financière. Ils touchent également à des questions sensibles liées à l’environnement, à la sécurité nationale et à l’organisation du territoire.
Si l’idée de valoriser les immenses espaces du Sud tunisien continue de séduire, de nombreux experts estiment que toute réflexion future devra intégrer une évaluation approfondie des impacts géopolitiques, écologiques et stratégiques afin d’éviter que des opportunités de développement ne se transforment en nouvelles vulnérabilités pour le pays.
KS



