ECONOMIEGros plan

Créances non performantes : les banques entre le marteau et l’enclume

Créances non performantes en hausse en 2025 : les banques
pourront-elles respecter la circulaire BCT n°2022-01 imposant un
taux inférieur à 7 % à l’horizon 2027 ?
Les chiffres publiés dans le Rapport annuel 2025 de la BCT
dessinent une trajectoire diamétralement opposée.

La véritable question n’est peut-être plus de savoir si les banques disposent
des outils pour réduire leurs créances non performantes, mais si l’économie
tunisienne leur permettra réellement d’atteindre les objectifs ambitieux fixés
par la circulaire BCT n°2022-01.

L’objectif fixé par la Banque Centrale de Tunisie semble plus ambitieux que jamais. Alors que
la circulaire BCT n°2022-01 datée de janvier 2022, relative à la prévention et à la
résolution des créances non performantes, impose aux banques présentant un niveau
élevé de créances non performantes (CNP) de mettre en œuvre une stratégie permettant
de ramener leur taux en dessous de 7 % à l’horizon 2027, les chiffres publiés dans le
Rapport annuel 2025 de la BCT dessinent une trajectoire diamétralement opposée.
L’encours des créances non performantes a atteint 16,6 milliards de dinars, en hausse de
10,9 % sur un an, tandis que leur taux est passé de 16,8 % à 18 %.
À deux ans de l’échéance fixée par le régulateur, une question s’impose : les banques
tunisiennes sont-elles encore en mesure d’atteindre l’objectif prudentiel fixé par la
BCT, ou les réalités économiques rendent-elles cet objectif de plus en plus difficile à
réaliser ?

À deux ans de l’échéance prudentielle fixée par la Banque Centrale de Tunisie, les chiffres
publiés pour 2025 interrogent. Alors que la circulaire BCT n°2022-01 relative à la prévention
et à la résolution des créances non performantes a engagé les banques dans une stratégie
ambitieuse de réduction de leurs CNP, les dernières données montrent une évolution qui
semble aller dans le sens inverse. Entre dégradation de la conjoncture économique, fragilité
des entreprises et hausse des impayés, l’objectif de ramener le taux des créances non
performantes à un niveau inférieur à 7 % apparaît aujourd’hui particulièrement difficile à
atteindre.
La publication du Rapport annuel 2025 de la Banque Centrale de Tunisie remet au premier
plan l’un des principaux défis du secteur bancaire tunisien : la qualité des actifs. Les
chiffres sont sans équivoque. L’encours des créances professionnelles impayées ou en
contentieux est passé de 15 milliards de dinars à fin 2024 à 16,6 milliards de dinars à
fin 2025, soit une progression de 10,9 %. Dans le même temps, le taux des créances
non performantes s’est détérioré, passant de 16,8 % à 18 %.

Cette évolution est préoccupante à plus d’un titre. Elle traduit certes les difficultés
croissantes rencontrées par de nombreuses entreprises tunisiennes, mais elle exerce

également une pression importante sur les banques, contraintes d’accroître leurs provisions,
de mobiliser davantage de fonds propres et de consacrer des ressources considérables au
traitement des dossiers contentieux.
Pourtant, le régulateur avait anticipé cette problématique. Dès janvier 2022, la Banque
Centrale de Tunisie publiait la circulaire n°2022-01 relative à la prévention et à la résolution
des créances non performantes, véritable feuille de route destinée à moderniser la gestion
du risque de crédit.
Cette circulaire constitue un changement profond de philosophie. Elle ne se limite plus au
traitement des créances déjà compromises ; elle impose aux banques une démarche
proactive fondée sur la prévention. Les établissements de crédit doivent mettre en place des
dispositifs d’alerte précoce (Early Warning Systems), assurer un suivi permanent de la
situation financière de leurs clients, définir une stratégie de gestion des créances non
performantes, renforcer leur gouvernance et présenter à la Banque Centrale des plans de
réduction lorsque leur taux de CNP dépasse le seuil prudentiel fixé par le régulateur.
L’ambition est claire : engager les banques dans une trajectoire durable de réduction des
créances non performantes afin de rapprocher progressivement leur niveau des standards
internationaux. Or, les chiffres de 2025 montrent que cette trajectoire est aujourd’hui
contrariée par une conjoncture économique particulièrement difficile.
Le paradoxe est d’autant plus marqué que les banques poursuivent leurs efforts
d’assainissement. Les radiations de créances ont atteint 2,897 milliards de dinars en 2025
contre 2,472 milliards en 2024. Malgré ces opérations, le stock global des créances non
performantes continue de progresser. Autrement dit, les nouveaux impayés se constituent
plus rapidement que les anciens ne disparaissent.
L’analyse sectorielle met en évidence une forte concentration des difficultés. Le secteur
industriel concentre à lui seul 8,7 milliards de dinars, soit 52,7 % de l’ensemble des créances
non performantes, avec un taux atteignant 22,2 %. Le secteur des services totalise 6,8
milliards de dinars d’impayés, avec un taux de 14,3 %.
Cinq secteurs représentent à eux seuls près de 84 % des créances non performantes :
 Les industries manufacturières (5,771 milliards de dinars) ;
 Le commerce et la réparation automobile (3,548 milliards) ;
 La construction (2,645 milliards) ;
 L’hébergement et la restauration (1,021 milliard) ;
 L’agriculture, la sylviculture et la pêche (1,016 milliard).
Ces données illustrent les difficultés structurelles de plusieurs secteurs clés de l’économie
tunisienne, confrontés depuis plusieurs années à une combinaison de ralentissement de
l’activité, de hausse des coûts de production, de tensions de trésorerie et d’un accès plus
contraint au financement.

Les indicateurs prudentiels publiés dans le Rapport de supervision bancaire 2024 renforcent
cette inquiétude. Le taux des créances classées atteint 14,5 %, et même 19,9 % pour les
banques privées. Le taux de couverture par les provisions poursuit sa baisse, passant de
55,1 % en 2022 à 50,5 % en 2024, tandis que les créances classées 4 représentent
désormais 82,6 % du total des créances classées. Ces chiffres traduisent une concentration

croissante des dossiers les plus dégradés, rendant leur recouvrement de plus en plus
complexe.
Dans ce contexte, une question mérite d’être posée : les banques pourront-elles respecter
les objectifs fixés par la circulaire BCT n°2022-01 ?
La question dépasse largement le seul cadre de la gestion bancaire. Les établissements de
crédit peuvent renforcer leurs outils de détection précoce, améliorer leurs systèmes de
notation interne, accélérer les restructurations de dettes et professionnaliser la gestion des
portefeuilles en difficulté. Toutefois, aucune politique prudentielle, aussi rigoureuse soit-
elle, ne peut produire pleinement ses effets si l’environnement économique continue à
générer davantage de défaillances d’entreprises.
La réduction durable des créances non performantes dépend avant tout de la capacité des
entreprises à retrouver des marges de croissance, à améliorer leur trésorerie et à restaurer
leur rentabilité. Sans reprise économique, les banques continueront à gérer les
conséquences des difficultés des entreprises plutôt qu’à financer leur développement.
À moins de deux ans de l’horizon fixé par la Banque Centrale, le défi apparaît donc
immense. Les chiffres de 2025 montrent que les banques poursuivent leurs efforts, mais ils
révèlent également les limites d’une approche prudentielle lorsque les contraintes
macroéconomiques demeurent fortes.
La réussite de la circulaire BCT n°2022-01 ne se mesurera pas uniquement à la baisse du
taux des créances non performantes. Elle dépendra également de la capacité de
l’économie tunisienne à recréer les conditions d’une croissance durable, permettant
aux entreprises de redevenir solvables et aux banques de retrouver pleinement leur
rôle premier : financer l’investissement, accompagner la création de richesse et
soutenir le développement économique du pays.

Articles similaires

Bouton retour en haut de la page